Ascona

Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.

Discours prononcé en français, en allemand et en italien. Texte original, non traduit.

Amis des films,
Amis des cycles,

Arriver au Monte Verità, c’est un peu comme arriver à Punxsutawney. Apparemment, vous êtes tous d’accord avec moi.

Ce discours démarre donc plutôt bien.

A l’échelle de son pays, les Etats-Unis, la petite bourgade de Punxsutawney, située en Pennsylvanie, est probablement moins importante que la commune d’Ascona ne l’est pour la Suisse, respectivement, pour le Tessin.

Toutes les deux ont cependant un point commun.

Elles sont intimement liées au cinéma.

Ascona scintille dans les lumières du Festival de Locarno, raison, je le précise à ceux qui n’auraient pas encore bien intégré la chose, de notre présence au Monte Verità.

Punxsutawney est pour sa part le lieu d’un événement culturel annuel qui a fait l’objet d’un film culte réalisé en 1993 par Harold Ramis, intitulé en français « Un jour sans fin ».

Dans ce film, le reporter d’une chaîne de télévision locale vient assister au « Groundhog day », le « Jour de la marmotte », évènement local faisant partie des traditions du folklore liées au réveil, à la période de la Chandeleur, des animaux dits « dormeurs ». Il s’agit de célébrer la première sortie de l’année de Phil, la marmotte-mascotte de la bourgade : si cette dernière retourne dans son trou, c’est que l’hiver va durer encore 6 semaines.

« Un jour sans fin », que l’on peut qualifier de comédie métaphysique, voyait Bill Murray, reporter prisonnier du temps, revivre en boucle cette même journée aux côtés d’Andie MacDowell.

Punxsutawney et Ascona doivent donc, et c’est là un second point commun, leur notoriété à un animal à fourrure : une marmotte et un léopard.

Je précise que, d’un point de vue technique, les naturistes qui ont vécu au Monte Verità au début du siècle passé n’étaient pas considérés comme des animaux à fourrure.

Du moins, pas tous, selon le WWF.

Pourquoi ces explications scientifico-culturelles ? Eh bien, tout simplement pour vous annoncer que ce discours, ces instants privilégiés au Monte Verità, vous ne pouvez pas en avoir conscience et vous n’allez probablement pas me croire, mais cela fait maintenant plusieurs années, sept pour être précis, que je les revis quotidiennement, sans interruption.

Cette journée, j’en suis arrivé à la nommer le « Jour du léopard » : « Leopard day ».

Je peux vous annoncer que dans un instant, je vais vous soumettre à une série de questions sur le cinéma suisse. Puis, nous mangerons.

C’est toujours en principe une spécialité tessinoise. Une fois, ça devait être lors de la 620e ou 630e journée qui se répétait, j’ai pensé à demander une fondue, mais personne n’a trouvé de caquelon.

Enfin, nous prendrons un dessert et boirons un café. Et nous repartirons chacun de notre côté, la plupart en direction d’une réception organisée par l’Office fédéral de la culture. Voilà.

Tout cela pour dire que le cinéma est un songe éveillé, qui a vocation à se partager et se transmettre: c’est ainsi, par l’échange, que la culture peut se vivre à la manière d’un éternel retour, comme un printemps sans fin.

Et ce printemps sans fin, nous le célébrons chaque été dans la chaleur des jardins locarnais.

Mesdames, Messieurs,

Moins par paresse que par respect des traditions récentes, je vous soumets à présent quelques affirmations sur le mode du vrai-faux, pour faire honneur au Monte Verità. Toutes sont en lien avec l’année qui vient de s’écouler.

1. Relevant rarement son courrier, n’étant pas sur les réseaux sociaux, n’écoutant presque jamais son répondeur, Jean-Luc Godard n’est toujours pas au courant qu’il a reçu une Palme d’Or spéciale à Cannes.

Vrai, si l’on se fie à son silence et à son absence de réaction. En revanche, faux, si l’on se fie au fait qu’il a livré à Cannes la première conférence de presse par téléphone portable via une application vidéo.

Comme toujours avec Jean-Luc Godard, on ne sait plus très bien où l’on se situe.

Est-ce que « Livre d’image » est un film de cinéma, un documentaire télévisuel philosophique, un exercice de montage, ou une prestation d’art contemporain ? Certains ont cru voir « une dissertation qui a adopté les codes du film d’horreur ».

« Livre d’image » n’a laissé personne indifférent. Pour le Figaro, il s’agit d’une « fumisterie ». Voici ce que le journal a écrit: « Si un spectateur avait imité le Godard de 1968 et s’était accroché au rideau pour empêcher la projection, cela aurait évité ce pensum inutile. Cinquante ans après, Papy Godard continue à saboter le Festival de Cannes ». L’on doit au moins reconnaître le mérite de Jean-Luc Godard à toujours pousser les journalistes à se sublimer.

L’organe de presse hollywoodien Variety s’est pour sa part extasié : « Godard n’est plus un narrateur mais un poète audiovisuel ». L’œuvre de Jean-Luc Godard est exactement comme notre pays : difficile à décrypter depuis l’étranger.

Elle fait en tous les cas parler et réfléchir et c’est fondamental.

2. Prix suisse 2018 du meilleur film d’animation, « Airport » dure 11 minutes, soit la durée d’un vol Genève-Zurich.

Faux, la durée d’un vol est de 48 minutes, ce qui, en théorie, permet d’apprécier le film 4 fois.

Le secteur de l’animation se porte bien. De nombreux projets sont en développement. Plusieurs festivals se tiennent en Suisse : Fantoche, à Baden, Animatou à Genève, ou le très jeune Festival du film d’animation de Savigny.

Cette année, le Groupement suisse du film d’animation, notamment financé par l’Office fédéral de la culture, fête ses 50 ans.

Il est né en 1968 dans une cuisine à Genève.

Près de 40 ans avant « Ratatouille ».

Parmi les membres fondateurs, on relève la présence d’un certain Georges Schwitzgebel, distingué à titre honorifique cette année. Les films d’animation offrent une autre vision de la Suisse, historique ou contemporaine, souvent féérique, faite de dessins et de couleurs, et réalisées grâce aux nouvelles technologies dont elles favorisent le développement.

En voyant « Airport » de Michaela Müller, on prend volontiers le pari que ce secteur dynamique ne connaîtra pas son « Grounding ».

3. Der deutsche Koproduzent von «Chris the Swiss» wollte dem Film den Titel «Herman the German» geben.

Falsch.

«Chris the Swiss» von Anja Kofmel lief in Cannes in der «Semaine de la critique». Er erinnert an den gewaltsamen Jugoslawien-Konflikt im Jahr 1992. Der Film bewegt sich zwischen Animations- und Dokumentarfilm, dem anderen Genre, in dem sich der Schweizer Film traditionell auszeichnet.

«Chris the Swiss» kann auch einer dritten, im Schweizer Filmschaffen stark vertretenen Kategorie zugeordnet werden: dem politischen Film.

«Chris the Swiss» pflegt den Stil- und Genre-Mix, und entstand durch eine gemischte Finanzierung zusammen mit ausländischen Partnern.

Der Austausch über die Grenzen hinweg ist wichtig. Dieser ermöglicht es, unserem Filmschaffen eine internationale Visibilität zu geben. Und er ermöglicht die Auseinandersetzung mit anderen Mentalitäten und Kulturen.

Das ist letztlich der Gewinn, auf den es vor allem ankommt.

4. Au Forum de Davos, le président américain m’a demandé si c’était dans la région qu’avait été tourné le film « Gladiateur ». Je lui ai confirmé que ce film avait bien tourné près du Forum. Mais à Rome.

Faux, mais ça pourrait tout aussi bien être vrai.

Ce qui est vrai en revanche, c’est que nous aspirons à ce que des films étrangers, et notamment américains, se tournent dans notre pays.

Présenté à Locarno l’année passée, le livre Backdrop Switzerland répertorie 680 films tournés en Suisse ou censés s’y dérouler. Ce qui serait vraiment l’idéal, c’est qu’un tome II de ce livre volumineux sorte dans déjà 10 ans.

5. Pour obtenir le soutien de l’Office fédéral de la culture, un court-métrage doit être tourné à Melide, dans la Suisse miniature.

Faux, c’est une légende.

Il est vrai, en revanche, qu’une grande partie des films qui se tournent en Suisse sont des court-métrages.

Qu’est-ce que cela signifie ? Qu’il est difficile de trouver en Suisse des montages financiers pour produire un long-métrage ?

Ou alors, que nos réalisateurs nourrissent une sorte de complexe helvétique à l’image de notre pays ? Il existe en effet à peu près le même rapport, en termes de taille, entre un court-métrage et un long-métrage qu’entre un canton et la Suisse.

Ce sont là deux questions qui méritent de se poser, sans que cela ne remette bien sûr en cause la qualité de nos court-métrages qui font partie intégrante de notre patrimoine cinématographique.

6. Il miglior film svizzero del 2018, «Blue My Mind», è un’opera di fantasia in cui c’entra l’acqua. Il film sarebbe risultato ancora più fantastico se fosse stato girato nella Maggia.

Vero, e stavolta non si tratta di una leggenda!

Quest’anno il Premio del cinema svizzero è stato assegnato a un film di genere.

Il che dimostra, ancora una volta, la varietà della nostra produzione cinematografica. Proprio come «Airport» e «Chris the Swiss», anche «Blue My Mind» è stato diretto da una donna, Lisa Brühlmann.

Possiamo quindi dedurne che, anche se ricompensa i film di genere, il nostro cinema non è prigioniero degli stereotipi di genere.

Concluderei con un rimpianto: l’assenza di un premio svizzero per la migliore ambientazione cinematografica.

Se esistesse, si potrebbe immaginare che a riceverlo sarebbero sempre i film girati in Ticino.

Vive le cinéma, vive le Tessin ! Je vous remercie de votre attention et vous dis à l’année prochaine.

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