As delivered by Alain Berset, Secretary General of the Council of Europe
Il y a quelques jours, l’un des nôtres s’en est allé. Walter Schwimmer nous a quittés le 12 mars, chez lui, à Klosterneuburg, en Autriche.
J’aimerais saisir l’occasion de ces premiers mots pour rendre hommage à l’ancien Secrétaire Général du Conseil de l’Europe — un parlementaire engagé, un Européen convaincu, qui a su guider notre Organisation vers un nouveau millénaire, entre les espoirs et les bouleversements.
Lui rendre hommage aujourd’hui, c’est poursuivre l’engagement. C’est veiller à ce que nos valeurs façonnent la nouvelle architecture de sécurité européenne qui émerge.
C’est porter haut et fort ces principes dans un ordre mondial en pleine reconfiguration.
Un monde dans lequel la guerre fait rage sur notre continent, en Ukraine.
Un monde où le populisme autoritaire progresse.
Un monde où la polarisation, où la désinformation nourrissent les divisions dans nos populations.
Un monde où le recul démocratique fragilise l’État de droit.
Mais, Mesdames les Présidentes, Messieurs les Présidents, comment en sommes-nous arrivés là ?
Pourquoi la liberté recule à l’échelle de notre planète pour la 19e année consécutive ?
Pourquoi seulement 6 % de la population mondiale vit dans une démocratie pleinement établie — contre 12 % il y a dix ans ?
Pourquoi 40 % de la population mondiale vit sous un régime autoritaire ?
Plus inquiétant encore : parmi celles et ceux qui doutent du système démocratique, près de 80 % pensent que les enfants d’aujourd’hui auront moins d’opportunités et de perspectives que leurs parents.
Ce manque de perspectives doit nous alerter. Ce manque de perspectives, cela relève de notre responsabilité. Ce manque de perspectives et les corrections qu’il y a à apporter, tout cela doit guider notre action.
Et si nous ne répondons pas à ce malaise démocratique, d’autres alors répondront à notre place.
Et ils ne feront pas forcément en s’appuyant sur nos valeurs.
Ce sont en particulier les jeunes générations qui aujourd’hui nous envoient un signal fort :
J’étais hier au Luxembourg. Et au Luxembourg 35 % des jeunes hésitent à affirmer que la démocratie est la meilleure forme de gouvernement.
En France, près d’un tiers déclare avoir perdu confiance en la démocratie.
Au Royaume-Uni, plus de la moitié pense que leur pays se porterait mieux sous un leader fort qui n’aurait pas à s’embarrasser du Parlement et des élections — et près d’un tiers pense que le pays serait mieux gouverné si l’armée en prenait le contrôle.
Et nous sentons bien que ces réflexions existent dans tous nos États. Et nous devons les prendre au sérieux.
Il faut y voir probablement le résultat d’une succession de crises, ce que j’appelle la crise endémique. Crises parallèles qui ont secoué le monde et notre continent.
Nous pourrions remonter à la chute du rideau de fer, remonter à l’optimisme un peu naïf qui s’en est suivi. Certains historiens parlaient alors de la « fin de l’histoire » — la démocratie libérale semblait triomphante.
Mais très vite, les conflits ont brisé cette illusion. En Tchétchénie déjà, au siècle passé. En Irak et le 11 septembre.
Et pour notre continent européen, je crois que la véritable césure, le moment de la césure est la crise de 2008. La crise financière.
Nous en ressentons les effets depuis plus de 15 ans.
Il faut, par exemple, attendre 2023, 15 ans, pour que le PIB de l’Italie redépasse son niveau d’avant 2008.
Le chômage des jeunes reste l’une des cicatrices les plus profondes de cette crise. En 2011, dans la zone euro, plus de 20 % d’entre eux cherchent un emploi.
Et le cercle vicieux continue : l’an dernier, au Royaume-Uni, le chômage des 16-24 ans a atteint son plus haut niveau depuis la pandémie.
La pandémie. Le climat. Le chômage. Et surtout, la guerre en Ukraine.
Dans ces conditions, les jeunes veulent bien voter, mais ils peinent à voir les progrès et à se projeter dans l’avenir. Or, la démocratie a besoin de temps — une denrée de plus en plus rare.
Adapter nos démocraties à un monde qui change vite, c’est se donner les moyens d’offrir des perspectives à long terme — tout en répondant aux besoins du présent.
L’Ukraine en est un parfait exemple. L’Ukraine dans laquelle la guerre d’agression menée par la Russie sévit depuis plus de 10 ans maintenant. Onze ans. Avec la pleine agression depuis maintenant trois ans. Dans ce contexte, l’action du Conseil de l’Europe s’inscrit dans la durée. Nous savons que cette action aura besoin de durée, de solidité, de temps. A la fois pour soutenir face à l’urgence et pour accompagner la reconstruction.
J’aimerais saisir cette occasion pour saluer dans cet hémicycle la présence de notre ami Ruslan Stefanchuk, président de la Rada d’Ukraine.
Mesdames les Présidentes, Messieurs les Présidents, construire la démocratie, ce n’est pas seulement organiser des élections. Encore faut-il garantir la stabilité, la paix, des conditions propices, pour en poser les fondations.
Construire la démocratie, c’est également transmettre un esprit critique, une culture du débat, une conscience du bien commun.
Voilà pourquoi, exactement pourquoi, nous devons faire de l’éducation un axe central de notre action.
L’éducation est la première et la dernière ligne de défense de la démocratie.
Enfin, il faut protéger la démocratie. Et pour cela, il faut refuser de la tenir pour acquise. Car trop souvent, on ne perçoit sa valeur que lorsqu’elle vacille.
Comme le disait Amartya Sen, la sécurité qu’offre la démocratie passe inaperçue tant qu’elle n’est pas menacée.
Garantir la sécurité démocratique, c’est agir avant qu’il ne soit trop tard. C’est pour cela qu’il faut lutter contre la corruption, contre les ingérences électorales, la désinformation et toutes les menaces qui la fragilisent.
Mais garantir la sécurité démocratique ne suffit pas. Il faut aussi la renforcer, la renouveler, l’adapter.
C’est l’enjeu du Nouveau Pacte Démocratique que nous nous proposons de lancer dans le cadre du Conseil de l’Europe. Pour rendre notre démocratie plus solide, plus agile, plus inclusive. Être capable de la voir s’adapter aux nouvelles exigences du temps.
Excellences, Mesdames et Messieurs,
Ce projet ambitieux, ce projet nécessaire, ce projet de Nouveau Pacte Démocratique nous appartient à toutes et à tous.
Pourquoi ne pas imaginer, créer un groupe de soutien parmi les parlements nationaux pour incarner et faire avancer ce projet ?
Renforçons ensemble la mise en œuvre des Principes de Reykjavik pour la démocratie et traduisons-les en actions concrètes.
Imaginons ensemble une démocratie tournée vers l’avenir, portée par la population et protégée par le Conseil de l’Europe.
C’est aussi exactement à cela, à ces réflexions que vous consacrez votre énergie, vos énergies et votre temps dans vos pays, dans vos parlements mais aussi ici à Strasbourg, dans cet hémicycle. Ici, chez vous. Merci.