Fribourg

Manuscrit, non publié à l’époque. Texte établi d’après l’exemplaire de lecture. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.

Discours prononcé en français et en allemand. Texte original, non traduit.

Amis des réalités anticipées,

Amis des fictions dépassées,

J’aimerais commencer par une citation de Hayder.

Un des participants à la saison 2 de l’émission de téléréalité Secret Story.

Qui a dit : « C’est dur d’être filmé 7 jours sur 24 ».

Un constat implacable devenu mot d’esprit mémorable à la suite d’une « distorsion temporelle », sans doute induite par une souffrance existentielle aiguë.

C’était là l’introduction du discours que j’avais prévu de prononcer cette année lors de la cérémonie d’ouverture du FIFF.

Pour coller à son programme, j’avais sélectionné un florilège de dystopies et d’uchronies de langage, en puisant dans l’œuvre des grands penseurs de la téléréalité.

Par exemple, cette phrase de Zelko, également candidat de

Secret Story, mais à un tout autre niveau, celui de la saison 5.

« Les oreilles ont des murs ».

Il s’agissait là d’une forme d’inversion de la réalité qui fait peur, assez proche de la dystopie.

Ou cette autre sentence de Nabilla : « C’est la guerre mondiale de 78 ».

Nous avions ici une manifestation typique d’uchronie représentative, probablement favorisée par une vieille intolérance scolaire.

J’étais alors encore bien loin de penser que nous allions tous très rapidement entrer dans une autre dimension.

Un monde oppressant et inquiétant, qui a précisément fait de moi, presque « à l’insu de mon plein gré », un de ces personnages de la téléréalité dont je suis en train de me moquer.

Et croyez-moi si je vous dis que je le regrette sincèrement aujourd’hui.

Car ce sont désormais mes propres perles qui sont détournées.

« Aussi vite que possible, aussi lentement que nécessaire ».

Quand on se retrouve constamment exposé aux caméras, c’est vrai qu’on finit tôt ou tard par débiter des énormités.

Mesdames, Messieurs,

La pandémie nous a transformés.

Elle nous a tous pris de cours.

Sauf peut-être Thierry Jobin, qui, selon les statistiques de l’OMS, a été l’année dernière l’un de ceux qui a le plus largement contribué à propager Parasite sur l’ensemble de notre territoire.

Et qui nous a donc proposé une thématique sur les films d’anticipation l’année même où l’anticipation devenait réalité à part entière.

Je ne sais pas s’il faut le féliciter ou le faire enfermer.

Mais il est un fait que le FIFF est un festival à haute teneur prophétique.

Cela nous rappelle aussi l’incroyable capacité qu’ont le cinéma et la culture à comprendre notre monde et à le sentir évoluer.

C’est un moment particulièrement fort pour moi ce soir, car le milieu de la culture m’a terriblement manqué et dans le même temps, j’ai bien conscience qu’il a pu croire que nous l’avions abandonné.

Les mesures sanitaires drastiques que nous avons été contraints de prendre ont eu un impact énorme sur notre économie, y compris sur notre culture qui en fait intégralement partie.

Les annulations regrettables, mais inévitables, de toutes les manifestations culturelles auront naturellement des effets sur le moyen, voire le long terme.

La situation est difficile – et c’est un euphémisme –pour les milieux culturels, ainsi que pour l’ensemble de ses acteurs. Ils ont été les premiers à devoir interrompre leurs activités, et ils seront bien souvent les derniers à pouvoir retourner à un semblant de normalité.

Ce constat vaut pour toutes les institutions culturelles – théâtres, cinémas, festivals, musées, salles de concerts – dont le quotidien a été profondément bouleversé.

Le Conseil fédéral n’a pas tardé à agir. Un paquet de mesures spécifiques à hauteur de 280 millions de francs a été mis à disposition ; il sera prolongé jusqu’au 20 septembre. Actuellement, près de 10’000 demandes de soutien ont été adressées, plus de 21 millions de francs ont déjà été attribués. Et ce n’est qu’un début.

A l’occasion de cette soirée qui marque pour la plupart d’entre nous un retour au cinéma depuis le mois de février, je tiens donc à vous faire passer un message d’espoir et de confiance :la culture reprend ses droits et les aménagements mis en place nous permettent de la consommer avec plaisir et sécurité.

Je pense aux mesures de distanciation physique ou de traçage qui doivent nous permettre d’isoler et d’affaiblir ce virus au potentiel malheureusement mortel, mais vis-à-vis duquel la culture ne peut, ni ne doit, s’incliner.

Liebe Filmfreundinnen und Filmfreunde,

Die alternativen Welten im Film, wie sie das FIFF zeigt – dieser Schwerpunkt kommt uns vor wie «life imitating art», also als ob das Leben das Kino imitieren würde.

Denn die Corona-Krise hat unseren Alltag in den letzten Monaten bis zur Unkenntlichkeit verfremdet.

Es hat uns in einen kontrafaktischen Kosmos hineinversetzt: In eine Welt ohne unmittelbar erlebte Kultur.

Wir haben es gewusst – aber jetzt haben wir es auch erlebt:

Ein vitales Kulturleben gehört zu den Fundamenten einer Schweiz, die sich stets weiterdenkt und weiterentwickelt.

Insofern waren diese seltsamen Monate des Nichts in ihrer Langzeitwirkung vielleicht sogar produktiv für das Kulturschaffen in unserem Land.

Mesdames, Messieurs,

2020 restera forcément dans les mémoires comme une année noire pour les festivals de cinéma. Mais la période est aussi faite d’opportunités, d’initiatives originales, de nouveaux formats.

L’innovation doit primer, des formules nouvelles sont à inventer, comme le démontre aujourd’hui le FIFF avec son édition « 34 et demi , pour ne rien lâcher ».

Comme le disait le regretté Michel Piccoli, inoubliable interprète du Mépris de Godard :

« Les passions ne peuvent pas être atteintes par les catastrophes du monde ».

Durant cette crise, la passion des artistes, techniciens et représentants du monde de la culture, qui ont su constamment se réinventer, n’a jamais faibli et c’est moi qui ce soir désire les applaudir.

Vous applaudir.

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