Lausanne
Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.
Discours prononcé en français et en allemand. Texte original, non traduit.
Amis du jazz et du yodel,
Amis de l’accordéon et de la pelle,
Dans l’histoire de la musique, il y a des jours à marquer d’une pierre blanche.
Ainsi, le mercredi 22 janvier 1766, date de la première exécution publique à La Haye, par lui-même alors âgé de seulement 10 ans, d’une symphonie de Mozart, la Nº 4 en ré majeur.
Ou le lundi 26 février 1917, jour de l’enregistrement à Chicago du premier disque de jazz par l’Original Dixieland Jass Band.
Il y aurait encore, plus proche de nous, le samedi 4 décembre 1971, avec ce concert de Frank Zappa au festival de Montreux qui provoqua l’incendie du casino et inspirera Smoke On The Water au groupe Deep Purple.
Le mardi 7 octobre 1986 devrait également compter parmi les grandes dates musicales.
Ce soir-là, au moment même où Annie Cordy était en train de chanter Tata Yoyo sur les plateaux de la Télévision Suisse Romande, un tout autre type de programme musical, plus ambitieux mais à peine moins décalé, était proposé aux téléspectateurs de la Télévision Suisse Alémanique.
Ceux-ci découvraient en effet les Sophisticrats, quatuor féminin de jazz vocal surgi tout droit de l’Amérique des années 30, qui débarquait sur le plateau avec un look désuet et un gros temps de retard, mais dans une énergie communicative très « eighties ».
Parmi elles, une jeune américano-suisse prenait toute la lumière : Erika Stucky.
En évoquant la période de la Grande Dépression, elle réussissait à procurer de la joie.
Loin de constituer un paradoxe, ce mélange des contraires révélait une identité artistique profonde : tout le travail d’Erika Stucky consiste en effet à transcender les antagonismes en les fusionnant, pour bousculer l’ordre établi et créer de nouveaux horizons.
Les exemples ne manquent pas.
A l’âge où on lit encore Martine, elle voulait déjà être Dean Martin.
Puis, à 9 ans, elle est rentrée du pays du dollar pour faire tourner des pièces de 5 francs suisses dans un « Talerschwingen » : la culture suisse y gagnera au change.
Installée en Valais, elle a utilisé la pelle comme instrument de percussion, détournant cet outil de sa destination première, la construction de résidences secondaires.
Elle a incarné Dieu bien avant de se produire avec les Young Gods.
Alors que la Suisse était pourtant devenue une nation de tennis, elle a créé un nouveau projet musical intitulé Ping Pong. Ce qui ne l’empêchera pas d’être nominée une première fois pour le Prix Suisse de musique en 2014, l’année où Federer et Wawrinka remporteront pour la première fois la Coupe Davis.
Alors même que son grand-père avait été bûcheron, elle a enfin joué aux côtés d’Arthur H.
Avec son esprit novateur tout empreint d’humour, il n’est finalement pas si étonnant qu’Erika Stucky ait fini par côtoyer sur scène Carla Bley ou qu’elle ait été invitée à rendre hommage à Tom Waits, deux grands esthètes de la musique brinquebalante et souvent parodique.
Le Grand Prix attribué à Erika Stucky revêt une importance particulière, car dans sa musique en fusion, c’est surtout le mélange des cultures qui s’exprime.
Bien sûr, lorsque le cri primal des chants animistes alpins rencontre l’esthétique libertaire du rock, cela peut être perçu comme une provocation : une bonne moitié des personnalités politiques invitées sur le pavillon suisse de l’exposition universelle de Shanghai en 2010 n’est, aux dernières nouvelles, toujours pas entièrement remise du choc causé par la prestation avant-gardiste d’Erika Stucky.
Un traumatisme encore aggravé par le fait que le vin qui avait été servi n’était pas suisse, mais espagnol.
Il est pourtant bien dans la nature de l’art, respectivement de la musique, de ne pas nécessairement aller là où l’on l’attend.
En choisissant de faire vivre à sa manière notre folklore national et en lui infusant des sons venus d’autres cultures, sans véritablement se soucier de déplaire, Erika Stucky a amené notre yodel à sortir de sa zone de confort pour finir par lui donner une plus grande audience, notamment au plan international.
Bob Dylan et Astor Piazzolla avaient également procédé de la sorte en introduisant, ce qui avait été perçu comme un sacrilège, la guitare électrique dans leur folk et leur tango.
Liebe Musikfreundinnen und –freunde
Erika Stuckys Leidenschaft und Experimentierfreude erklären sich sicher auch aus ihrem persönlichen Werdegang.
Sie ist in San Francisco zur Welt gekommen, dann mit der Familie in die Schweiz gezogen.
Hier hat sie ihre Wurzeln gefunden.
Und von hier ist sie später immer wieder aufgebrochen zu Reisen rund um die Welt. Auf der Suche nach neuen musikalischen Inspirationen.
Ihre unkonventionelle Musik, die verschiedene Traditionen verbindet, ist das Zeugnis einer offenen, multikulturellen Schweiz.
Erika Stucky ist eine Gesamtkünstlerin:
Sie dreht ihre Super-8-Filme selber,
produziert ihre Platten und Auftritte selber,
und wenn es sein muss, spielt sie sogar alle weiblichen Rollen im Musical Hair selber.
So ist sie «Alle in Einer» geworden, um den Titel einer Erzählung von Rainer Maria Rilke zu zitieren, der in Raron begraben ist. Also dort, wo sich auch das kleine Dorf Mörel befindet, wohin Erika Stucky mit ihrer Familie zurückgekehrt ist.
Mesdames, Messieurs,
Dans la cacophonie généralisée du monde, il apparaît presque incongru de récompenser la musique.
De cette année 2020 constellée d’imprévus, on retiendra en effet que la musique est allée moins vite que le virus.
Ironie des temps modernes, nous saluons ce soir une grande musicienne qui, au début des années 90 avait créé le quartette Bubble-Town, dont elle définissait le genre comme un mélange de traditions universelles formant une culture imaginaire.
Or, avec la pandémie et la distanciation sociale, nous avons précisément dû nous habituer à vivre dans une petite bulle.
Cette bulle malheureusement, est hautement toxique pour le monde de la culture.
Depuis le mois de mars, il est passé en mode survie. Tout est devenu plus compliqué, et surtout plus incertain. Le doute est partout. A quoi va ressembler demain ? Je ne peux pas vous le dire.
Beaucoup de questions, restent et vont rester sans réponse.
Le Conseil fédéral en est très conscient. Des mesures ont été prises. Je ne vais pas entrer dans les détails.
Mais je tiens à vous dire que je comprends vos préoccupations. La culture est un besoin vital pour notre société. Ces derniers mois l’ont démontré avec fracas. C’est pourquoi il faut garder confiance dans l’avenir.
Nous avons confiance. Dans votre capacité à innover, à créer, à déranger, à faire rire et rêver, à trouver de nouveaux chemins. Tortueux, peut-être, mais pas sans issue.
> ; Erika Stucky, cette soirée est la vôtre, et c’est un grand plaisir de vous rendre hommage ce soir.
Encore bravo à elle et merci à vous toutes et tous de m’avoir écouté.