Fribourg
Les fruits de l’audace !
Discours à l’occasion du 20è anniversaire de La Spirale, Fribourg, le 27 octobre 2006, par Alain Berset, président de La Spirale
Seul le texte prononcé fait foi
Mesdames et Messieurs,
Chers invités, chers amis de La Spirale
« Les fruits de l’audace ! ». C’était le titre d’un article de La Liberté consacré à la première saison de programmation de La Spirale, au printemps 1986.
Et de l’audace, il en a certainement fallu beaucoup à la petite équipe de copains, pour d’abord en rêver, ensuite pour se lancer et créer un nouveau lieu de rencontres, ici, dans la cave de la Place du Petit St Jean 39. Avec beaucoup d’idées mais presque sans le sou, sinon un prêt de 10’000 francs de l’AGEF, l’association des étudiants, pour financer les premiers travaux. A Fribourg à cette époque, Fri-son venait d’ouvrir ses portes, ça commençait à bouger, l’envie de sortir existait, mais il n’y avait pas vraiment d’alternative aux concerts improvisés dans les bistrots.
En entrant dans la cave de La Spirale, on peut essayer d’imagine les débuts. Cette place du petit St-Jean, déjà occupée dans les années 80 par le marché aux puces, avec aussi quelques artisans. La Basse qui vit au rythme de ses habitants, relativement préservé de l’agitation du reste de la ville.
Et puis, ici, dans ce bâtiment, une cave pas vraiment aménagée, même si elle avait auparavant servi de stamm à Gottéron. Il y avait surement quelques souris, beaucoup de poussière, de l’humidité aussi puisque nous sommes au niveau de la Sarine toute proche. Bref, probablement une cave assez peu accueillante.
Je vous parle d’un temps / Que les moins de vingt ans / Ne peuvent pas connaître…
Car c’était il y a tout juste 20 ans. Premiers travaux en 1985, pour aménager la cave, puis un premier concert officiel ici le 6 mars 1986. Contre toute attente, ce premier concert ne fut pas un concert de jazz, mais de musique classique.
Je dois quand même mentionner qu’il y avait eu, avant l’ouverture officielle, quelques concerts de soutiens, dont un où le public avait découvert pour la première fois à Fribourg un jeune pianiste de Romont qui s’appelait… Thierry Lang, qui nous fait le plaisir de nous avoir rejoint pour cette soirée.
Dans les articles de presse qui retracent les débuts de La Spirale, on lit que la programmation fut très variée : durant la première saison de 4 mois, il y eut des concerts de jazz, des concerts de musique classique, de la chanson française, des séances du cinéclub La Spirale – un gros succès ensuite pendant 4 ans – , mais aussi des représentations de théâtres de marionnettes, des soirées dansantes, des apéros-concerts le dimanche matin, et encore des expositions de photographie et de peinture. On avait même programmé semble-t-il le spectacle d’un danseur japonais, qui a été annulé un peu au dernier moment. Je me suis évidemment demandé si ce n’est pas le danseur lui-même qui aurait renoncé en voyant la taille de la scène !
Il a en fait renoncé à cause d’une grève de la SNCF. Mais, pour l’anecdote, il est revenu quelques mois plus tard et a créé un mini-scandale, avec intervention de la police, parce qu’il dansait parait-il presque nu sur le pont de Berne, avec les spectateurs qui le suivaient…
Cette scène, l’une des plus petites de Suisse et d’Europe par la taille, a accueilli durant ces 20 dernières années les plus grands noms du jazz. Je ne peux pas vous citer tous les concerts que La Spirale a organisés, mais, dans des registres différents, on peut se souvenir des concerts de Michel Portal et Richard Galliano, de Calvin Russell, de Gary Peacock, de Jack de Johnette, du pianiste cubain Omar Sosa ou de Michel Petrucciani (un concert que La Spirale a organisé à Jolimont), des figures qu’on ne croise plus facilement dans les grands festivals que dans les petits clubs. La Spirale a également organisé le deuxième concert de Piano Seven en 1986. C’était cette fois-là à l’Université, parce qu’il aurait été un peu difficile de mettre sept pianos sur la scène.
Aujourd’hui, 20 ans après ses débuts, la Spirale a organisé 1350 concerts et manifestations à Fribourg, accueillant pas loin de 100’000 spectateurs et en développant de très nombreuses collaborations (avec Fri-Son, Espace Moncor, les festivals internationaux de la guitare, de films, le festival « ah, le joli mois de mai », Suisse diagonales, ou encore la Radio romande et Radio Fribourg).
Grâce à ses pionniers, la Spirale est aujourd’hui un des clubs de jazz les plus importants de notre pays. Les artistes dont la tournée passe en Suisse s’arrêtent souvent à Zürich, à Genève… et à Fribourg.
Tout est pourtant resté très simple, les loges, l’accueil des artistes. Il n’y a pas de coulisses, les musiciens traversent le public pour se rendre sur la scène et s’arrêtent souvent au bar à la fin du concert. Une équipe de bénévoles se relaie pour assurer les entrées, le fonctionnement du bar, le son et la technique, ou encore le repas des artistes.
Cela crée une ambiance particulière, une ambiance qui se dégage aussi de l’architecture de la cave. Cette proximité entre les artistes et le public, qui pousse à la confidence, et cet accueil très simple mais très chaleureux, c’est un peu la marque de La Spirale.
Alors, Fribourg, terre de jazz ? A priori, la question peut surprendre. Pourtant, le lien est plus évident qu’il n’y parait. C’est qu’il n’y a pas que La Spirale ! Le Conservatoire de Fribourg connaît une école de jazz réputée, des groupes qui se réunissent pour jouer et qui ont contribué à construire sur les bords de la Sarine une vraie pépinière de talents, avec de brillants résultats puisque nous avons un nombre important d’ambassadeurs qui font une carrière internationale, parmi lesquels Matthieu Michel, Marcel Papaux, Thierry Lang, pour ne citer que ces trois noms et sans être bien sûr exhaustif.
La cave de La Spirale est une base solide pour tous ces créateurs et interprètes de talent qui s’en vont jouer sur les scènes d’Europe.
L’énergie des débuts a obtenu rapidement des soutiens. Le soutien du public d’abord, qui s’est rapidement installé ici dans la cave et qui s’y est vite senti à la maison.
Le soutien de la Ville de Fribourg ensuite, qui est venue remplacer l’AGEF, dont la première vocation n’était pas de faire office de banque pour une cave de jazz.
Actuellement, à côté du public qui est toujours fidèle, Coriolis d’une part et la Loterie romande d’autre part, soutiennent de façon importante le fonctionnement de La Spirale. Nous avons également d’autres sponsors qui sont mentionnés dans le programme et que je remercie aussi de leur soutien. Sans cet attachement des pouvoirs publics et des sponsors privés, il aurait sans doute été très difficile pour La Spirale de se développer comme elle l’a fait et de devenir une étape importante dans les tournées européennes des plus grands artistes, et de devenir en parallèle un lieu fortement ancré à Fribourg et dans toute la région.
Ces soutiens généreux ont notamment permis, en 2002, de rénover entièrement la cave, et d’améliorer sa capacité d’accueil.
Ces soutiens ont également permis, au fil du temps, d’abord de défrayer les bénévoles, puis petit à petit de rémunérer à temps partiel une programmation et une gestion administrative assurés par des professionnels.
Même si on gère un club de jazz, cela ne laisse pas beaucoup de place à l’improvisation. Autour de notre programmateur (Fabrice Seydoux) et de notre administratrice (Eva Heimgärtner), une cinquantaine de bénévoles s’engagent tout au long de la saison pour assurer le bon fonctionnement de La Spirale, et je saisis cette occasion de les remercier toutes et tous de leur engagement passionné.
Il y a quelques années, nous avons lancé les « mercredis de La Spirale ». Le concept est simple : il s’agit de donner la possibilité à de jeunes talents fribourgeois de se produire sur une scène professionnelle, devant un public averti.
La Spirale ne se préoccupe pas seulement de programmer des artistes confirmés, mais elle s’engage aussi pour promouvoir les jeunes talents fribourgeois et, peut-être, leur servir de tremplin.
L’autre projet que je souhaite mentionner ici est directement lié au 20è anniversaire. 20 années représentent non seulement une foule de souvenirs, mais aussi beaucoup de documents. D’abord sonores, évidemment, avec de nombreux enregistrements de concerts, mais aussi des photographies, des contrats qui retracent l’histoire de La Spirale depuis ses débuts. Tout cela appartient dans le fond à l’histoire collective de Fribourg et La Spirale a décidé de remettre toutes ses archives à la Bibliothèque cantonale et universitaire.
En général, quand une association se préoccupe d’archiver des documents, c’est souvent qu’elle a déjà mis la clé sous le paillasson et qu’on ne sait trop que faire des derniers cartons.
La démarche que nous avons suivie est tout à fait différente : nous avons décidé de compléter régulièrement ce fond avec les productions à venir.
Ce projet est déjà concrétisé dans un partenariat avec la Bibliothèque cantonale et universitaire, que je souhaite ici remercier de l’excellent accueil qu’elle nous a réservé.
Mesdames et Messieurs, chers amis de La Spirale, c’est pour moi un grand plaisir de vous accueillir ici au nom de tous les membres de l’association.
Quand on a vingt ans, on ne regarde pas tellement en arrière, on ne refait pas les années passées. On regarde devant soi, on a surtout envie de monter des projets, de les réaliser. Avec le souci de l’excellence pour le public et pour les artistes, avec aussi le souci de promouvoir la qualité de l’accueil et l’esprit d’ouverture à Fribourg, en Suisse et à l’étranger. C’est ainsi que La Spirale souhaite se projeter dans l’avenir.
Merci de votre nombreuse présence ce soir, qui prouve votre attachement à ce lieu et à sa valeur pour la scène culturelle fribourgeoise. Je vous souhaite à toutes et à tous une excellente soirée et je vous remercie de votre attention.
Source : ancien site berset.ch, copie archive.org du 22.10.2007