Fribourg

Discours lors de l’Apéritif des Rois de la section fribourgeoise de l’UTS,

Fribourg, le 10 janvier 2004

Alain Berset, conseiller aux Etats

Monsieur le président,

Mesdames et Messieurs,

J’aimerais tout d’abord vous remercier de votre aimable invitation à l’occasion de l’apéritif des rois de l’Union technique suisse, section Fribourg. C’est un grand plaisir de me trouver parmi vous ce matin.

Dans un pays comme le nôtre, qui n’a pas de pétrole, et qui doit fonder sa compétitivité sur ses idées et leur mise en valeurs, vous représentez des professions et des activités professionnelles qui ont fait, avec d’autres, la prospérité de la Suisse et contribué à notre image de précision, de fiabilité et de solidité en Europe et dans le monde.

Comme économiste et parlementaire fédéral, vous pouvez imaginer que les questions de développement économique, d’innovation, d’accès aux technologies, de transfert de technologie et, plus généralement, de croissance économique sont au cœur de mes préoccupations quotidiennes, et je suis sûr que ces éléments sont aussi au cœur de vos préoccupations professionnelles, comme ingénieurs et architectes.

Situation économique suisse, européenne et mondiale

La situation économique a connu passablement d’instabilité depuis plusieurs années. Hormis quelques mois d’embellie conjoncturelle en 2001, on peut dire que les douze dernières années ont été douze années globalement moyennes ou mauvaises pour l’économie suisse.

Cela ne cache pas l’essor de quelques branches d’activité, qui ont su tirer profit de leur positionnement ou ont su s’ouvrir de nouvelles perspectives.

La situation est donc mitigée depuis 12 ans, différant sensiblement de celle qui avait prévalu presque sans discontinuer entre 1950 à 1990. Depuis, c’est comme si on avait changé de modèle économique.

Sur le plan international, il y a eu quelques lourdes erreurs de gestion dans des entreprises multinationales ou nationales, il y a eu la récession qui a débuté en été 2001 aux Etats-Unis, il y a eu les lendemains du 11 septembre 2001 et il y a toujours la faiblesse actuelle du dollar. Ce sont autant de points qui ont des conséquences importantes sur l’économie mondiale et qui touchent directement la Suisse.

En 2002 et 2003, il y a eu les guerres qui se sont déroulées en Afghanistan et en Irak, les incertitudes qu’elles ont entraînées sur le prix du pétrole, il y a eu aussi la perspective funeste d’une épidémie de pneumonie atypique. Tous ces éléments ont contribué à entretenir une situation instable.

Sur le plan européen aussi, la situation n’est pas très bonne non plus. L’Allemagne n’est plus la locomotive européenne qu’elle fut : elle paie sa réunification et sa force d’innovation n’est plus aussi convaincante qu’avant. La France a, durant quelques années, joué ce rôle de locomotive, notamment entre 1998 et 2001. Mais, là aussi, la situation a changé et la France, comme le reste de l’Europe d’ailleurs, connaît une stagnation de sa croissance.

En Suisse enfin, nous connaissons une situation de crise larvée depuis une dizaine d’années, à peine nuancée par quelques embellies, mais qui sont restées courtes. La Suisse a été en récession entre 2002 et 2003, même si les perspectives semblent maintenant nettement meilleures pour 2004.

La stagnation économique signifie que la Suisse a créé de la richesse moins vite que les autres pays et a été peu à peu rattrapée par d’autres.

C’est que le contexte économique et politique a changé de façon importante et rapide durant les deux dernières décennies.

• On a assisté à la montée en puissance des pays émergents, qui produisent et font concurrence dans certains secteurs à des entreprises suisses.

• La circulation des nouveautés scientifiques et techniques, de l’information et du savoir est de plus en plus fluide et l’accès en est de plus en plus facile pour les concurrents directs des entreprises suisses

• Les coûts de transport ont diminué, ce qui, d’un point de vue économique, a sensiblement contribué à réduire les distances.

Tous ces éléments expliquent la concurrence accrue entre pays. Il y a cinquante ans, nos principaux concurrents étaient les pays voisins, il y a 30 ans, c’était les pays européens et quelques autres pays industrialisés, aujourd’hui, il s’agit d’une multitude de régions du monde entier. Cette évolution nous concerne tous.

On assiste de plus en plus à l’émergence d’une nouvelle répartition des activités entre d’une part les pays industrialisés, qui sont contraints de se spécialiser dans des activités pour lesquelles ils disposent encore d’avantages compétitifs (par exemple d’une main-d’œuvre qualifiée, ou de tradition, ou d’un esprit d’innovation particulièrement fort), et d’autre part les pays émergents, qui accaparent de plus en plus les activités de production de base, dans lesquels ils parviennent à dégager des avantages quantitatifs (qui dépendent par exemple du coût horaire du travail ou de la disponibilité en nombre d’une main-d’œuvre non qualifiée).

On le constate tous les jours autour de nous. Par exemple, les activités textiles suisses sont concurrencées très fortement par ces mêmes activités en Asie, où les coûts de production sont plus faibles. Mais en même temps, des industries de haute précision, ou très spécialisée, viennent d’installer en Suisse parce qu’on y trouve de la main d’œuvre qualifiée et compétente. C’est vraiment une nouvelle donne.

Les « anciens » pays industrialisés sont donc concurrencés par des pays à l’industrialisation émergente dans lesquels les conditions de vie, de salaire et de travail permettent de produire à plus faible coût.

Cette nouvelle division internationale du travail, qui a pris un essor important dans le courant des années 80, n’est pas forcément problématique si elle permet d’atteindre un certain équilibre à long terme. Il en irait par contre tout autrement le jour où les pays émergents parviendraient à maîtriser des technologies complexes, mobilisant une main-d’œuvre très qualifiée et à concurrencer par une qualité égale mais des prix plus faibles les avantages d’un pays comme la Suisse.

Maintenant que faire ? Nous ne maitrisons pas la situation internationale, il faut donc en considérer les conséquences comme données. Nous devons agir au plan intérieur.

Je suis pour ma part convaincu que la prospérité de notre pays et de notre canton repose d’abord sur une situation économique saine et sur des services de qualité, ensuite sur des institutions sociales qui sont solides et enfin sur la stabilité politique.

Vous savez que des réformes sont engagées autour de grandes entreprises publiques. Il n’est pas négatif que ces entreprises évoluent. Au contraire, s’adapter aux nouveaux besoins pour répondre aux attentes de la population est même une excellente chose. Mais il faut rester attentif à cette évolution parce que c’est aussi en assurant des services de qualité ailleurs que dans les villes, c’est aussi en construisant une solidarité entre les grandes villes et les régions qui composent notre canton que passe le maintien des PME et des emplois sur l’ensemble du territoire (… évolution des activités tertiaires, importance de la politique régionale).

Une situation économique saine ne dépend pas que de services publics de qualité, elle dépend aussi de la vitalité des PME.

On pense souvent beaucoup aux grandes entreprises, parce qu’elles sont plus connues, parce que quand elles licencient ce sont des centaines d’emplois qui disparaissent, et on ne pense pas assez aux petites et moyennes entreprises. Vous savez, ce ne sont pas les grandes entreprises qui font 90% des places de travail dans notre pays, ce sont les petites, celles qui occupent moins de 10 personnes !

Pour cela, il faut compter sur les forces locales, il faut organiser des conditions qui soient encourageantes pour les PME, il faut favoriser l’innovation.

A chaque domaine, à chaque branche d’activité correspondent donc des solutions propres. Il faut les trouver, les développer et les appliquer. La réalité du terrain est souvent bien loin des théories économiques et il faut se méfier aussi bien du « tout au marché » que du « tout à l’Etat ». Les solutions pragmatiques ne sortent pas des livres, il faut de l’intelligence et de la clairvoyance pour les trouver.

Ensuite, pour assurer une longue vie à notre système social, il faut s’engager à le réformer.

Il n’est pas pour autant nécessaire de démanteler ce que nos prédécesseurs ont patiemment construit.

Réformer, c’est agir dans la continuité, c’est agir sans a-coups, c’est agir sans faire de la provocation, réformer c’est trouver des solutions réalistes pour un nouveau contrat social.

Enfin, vouloir la stabilité politique, c’est d’abord dire non à la pure politique spectacle ! Ce dont nous avons besoin, c’est de stabilité, c’est de savoir où nous allons, de savoir quelles sont les conséquences des choix que nous effectuons. Ce qu’il nous faut, c’est une véritable recherche, sérieuse et constante, de solutions dans l’intérêt du pays. Ce qui compte, ce n’est pas l’appartenance politique de tel ou tel politicien, mais ce qui compte, c’est la politique qu’il mène. Et dans ce domaine, je vais évidemment suivre de très près la politique que va mener le nouveau Conseil fédéral.

Mesdames, Messieurs, la situation économique que je vous ai décrite n’est pas toute rose, je le sais, mais en même temps, les perspectives pour 2004 semblent meilleures que celles qui nous attendaient en 2003.

En mettant en place les meilleures conditions possibles pour assurer un développement économique harmonieux et respectueux et la diversité du tissue social et en utilisant au mieux nos atouts, notre force d’innovation et nos compétences, nous devrions parvenir à tirer notre épingle du jeu.

Merci de votre invitation et merci de votre attention.

Alain Berset, le 10 janvier 2004

Seul le discours prononcé fait foi

Source : ancien site berset.ch, copie archive.org du 16.05.2005

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