Strasbourg

Seul le prononcé fait foi

Allocution de M. Alain Berset, Secrétaire Général du Conseil de l’Europe

Bonjour à toutes et à tous.

Permettez-moi d’abord de saluer l’Ambassadeur Gabriel Revel, président des Délégués des Ministres. Je salue également Andrii Vitrenko, Vice-Ministre de l’Éducation de l’Ukraine, ainsi que Dimitris Sotiropoulos, Président du Conseil de direction de l’Observatoire de l’enseignement de l’histoire en Europe, et Alain Lamassoure, son Président fondateur.

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Comme tout le monde, je regrette qu’une partie des lycéens et lycéennes qui devaient être avec nous aujourd’hui n’aient pas pu venir en raison des grèves. Cette rencontre a aussi été bien sûr pensée pour eux. J’espère que vous nous entendez en ligne.

Au lycée, l’histoire était surtout pour moi une affaire de dates. Mes professeurs me l’auraient sûrement reproché.

Je dois leur demander pardon, car je vais tout de même vous en proposer trois. Trois dates qui racontent ce que l’Europe fait de sa mémoire et pourquoi notre démocratie en dépend.

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La première date que j’aimerais évoquer est le 19 septembre 1946. Il y a presque exactement 80 ans. Winston Churchill était à l’université de Zurich pour parler de l’avenir de l’Europe. Il n’était plus au pouvoir. Il venait de perdre les élections. Mais il avait une idée. Cette idée, c’était la création du Conseil de l’Europe.

Ce que l’on oublie souvent, c’est que douze jours plus tard à peine, le tribunal de Nuremberg rendait son verdict contre les principaux dirigeants nazis. Pour la première fois, la justice internationale établissait des faits irréfutables, que personne ne pourrait plus déformer. Du moins, c’est ce que l’on croyait.

Même dans les pays les plus engagés dans le travail de mémoire, des discours qui relativisent cette période gagnent du terrain. Ce qui était impensable peut-être il y a quelques années ne surprend plus complètement.

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Et quand plus rien ne surprend, on fait d’un criminel de guerre un héros.

La deuxième date est le 7 septembre 2026, il y a un mois. Ratko Mladić était enterré à Belgrade avec les honneurs militaires. Des milliers de personnes étaient là, dont plusieurs responsables institutionnels et politiques.

Ce que certains préfèrent taire, c’est que cet homme a été condamné par la justice internationale pour le génocide de Srebrenica et pour crimes contre l’humanité. Nier ces faits ou glorifier leur auteur est en fait inacceptable.

Personne ne peut prêter, surtout pas le Conseil de l’Europe, sa légitimité à ce révisionnisme.

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Le révisionnisme ne s’arrête pas au passé.

C’est la troisième date que je veux évoquer : le 6 décembre 2024. Une date qui est très personnelle parce que j’étais à Yahidne, au nord de Kyiv. Je n’oublierai jamais l’escalier qui descend sous l’école de Yahidne.

Peu après le début de l’invasion à grande échelle, les soldats russes y ont entassé 300 habitants pendant 27 jours. Certains et certaines sont morts asphyxiés, parmi les vivants. Leurs noms couvrent aujourd’hui les murs du sous-sol de l’école.

Cette semaine, à Kyiv, l’Ukraine, l’Allemagne et Israël commémorent ensemble les 85 ans de Babyn Yar. En Russie, pendant ce temps, les manuels apprennent aux enfants que leur pays a été « contraint » d’intervenir en Ukraine.

Un chapitre s’y intitule même « Falsification de l’histoire ».

Alors un manuel peut être falsifié, y compris quand il prétend dénoncer la falsification. Ces noms sur les murs, eux, ne mentent pas. Sans faits partagés, il n’y a pas de démocratie.

Nous ne pouvons pas nous permettre d’avoir la mémoire courte.

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Surtout aujourd’hui, où réécrire le passé est devenu en quelque sorte si facile.

Si vous avez lu 1984 de George Orwell, vous vous souvenez que réécrire le passé exigeait toute la puissance du ministère de la Vérité. Aujourd’hui, un algorithme suffit.

L’intelligence artificielle peut fabriquer des documents qui ont l’air plus vrais que nature en quelques secondes.

Chaque partage, chaque clic peut faire de nous, sans le savoir, des employés du ministère de la Vérité.

Alors on ne reviendra pas en arrière. On ne reviendra pas dans un monde où ces possibilités techniques n’existent pas.

Et donc notre meilleure défense reste l’esprit critique. L’histoire en est la première école. Elle apprend à questionner un récit et à distinguer les faits des interprétations.

Et c’est aussi cela, une démocratie : des esprits libres, capables de penser par eux-mêmes.

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En juin, lors de notre hackathon, ici au Conseil de l’Europe, j’ai demandé à des centaines de jeunes présents à quoi ressemblerait Internet en 2036. Ce n’est pas loin, 2036. C’est dans 10 ans ; c’est demain.

Près de la moitié ont répondu : « quelque chose que nous ne pouvons pas encore imaginer ». Quelque chose qui dépasse notre imagination.

C’est pourtant dans cet Internet-là qu’on cherchera l’histoire de notre époque.

Et donc à nous toutes et tous de faire en sorte que ce soit la nôtre, et non celle que d’autres auront réécrite.

C’est dans ce sens que je suis très heureux d’être parmi vous pour ouvrir cette conférence.

Je vous remercie de votre attention.

© Conseil de l’Europe — Séance d’ouverture de la 6e conférence annuelle de l’Observatoire de l’enseignement de l’histoire en Europe – « Histoire manipulée, démocratie en danger »

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