Courroux

Allocution du Conseiller fédéral Alain Berset à l’occasion de la réception en l’honneur de Claude Hêche pour son accession à la présidence du Conseil des Etats – Seules les paroles prononcées font foi.

A travers vous, Monsieur le Président du Conseil des Etats, à travers toi, cher Claude, le canton du Jura accède à la présidence de l’une de nos deux chambres fédérales, et ce jour est un jour historique. C’est en effet la première fois qu’un citoyen du canton du Jura accède à une telle fonction depuis l’entrée du canton en souveraineté. Il fallait probablement décoller de Courroux pour arriver si haut. J’observe également qu’il a fallu attendre l’arrivée d’un citoyen jurassien à un tel poste pour que, enfin, et ce pour la première fois depuis 1848, l’un de nos représentants officiels pousse le professionnalisme jusqu’à porter les mêmes initiales que notre pays. Cela n’était pas absolument nécessaire, mais merci à toi quand même, cher Claude.

C’est donc un jour historique, mais je demeure tout de même un peu sur mes gardes. Car il fut un temps pas si lointain où Berne symbolisait encore aux yeux des Jurassiens l’autorité contrainte et subie. Elle incarnait tout à la fois l’autorité fédérale et cantonale et il est peu dire que le poids de cette double autorité administrative, exercée par ailleurs le plus souvent dans une autre langue, finissait par peser sur les gens d’ici. Il y a 50 ans, le discours de mon prédécesseur Paul Chaudet avait été interrompu aux Rangiers. Acceptez que, symboliquement, je le termine aujourd’hui.

Le canton du Jura ne s’est pas fait en un jour. Il s’est fait suite à une longue période de vives tensions, née en 1947, une période qui reste gravée dans le marbre des souvenirs comme le temps très agité de la Question jurassienne. L’on est parfois passé tout près de la guerre civile et il n’aura manqué qu’une étincelle pour que notre démocratie ne s’embrase. Fort heureusement, c’est une réponse constitutionnelle qui sera finalement apportée à la Question jurassienne. En ce jour de réjouissances officielles, il me semble toutefois réentendre, comme jaillissant du fond de vos mémoires, les chants indignés de toute une génération de manifestants souvent très jeunes qui ont su forcer le destin de leur région pour écrire l’histoire de tout un pays.

Si j’évoque ainsi les chants et l’écriture, c’est parce que vos plus grands poètes ont activement œuvré à l’émancipation du Jura.

Voici d’ailleurs ce qu’écrivait l’un d’entre eux, Jean Cuttat.

« Mode d’emploi.

Prendre un air angélique

Un Pater, un Ave

Balancer le pavé

Dans la gueule du flic »

Vous comprenez maintenant que je demeure un peu sur mes gardes, même si, en Suisse, le ministre de l’Intérieur ne représente pas la police. L’accession du Jura à la présidence de l’une des chambres fédérales ne fait pas que raviver d’émouvants souvenirs. Il prouve aussi la bonne santé de notre système politique et de ses institutions qui, dans la continuité, toujours se renouvellent. Il faut y voir ici la consécration d’un tournus régional qui est le moteur de toute démocratie fédérative.

A l’occasion de la réception des nouveaux présidents des chambres, les représentants de notre pays sont invités à voyager tous ensemble en train dans une partie de la Suisse qu’ils ne connaissent pas forcément, à la découverte d’un patrimoine et d’une identité cantonale. Ils y admirent de magnifiques paysages, s’y délectent des produits du terroir. Pour être tout à fait honnête, si l’on tient compte du fait que ces réceptions officielles sont en principe agendées vers la fin de l’année, soit à une période où la nuit tombe à 16 heures et que, la nuit, tous les magnifiques paysages se ressemblent, l’on comprend assez vite que ces déplacements sont surtout l’occasion de faire honneur aux produits du terroir.

Cette année, un cortège officiel en train se justifie d’autant plus qu’il accompagne chez lui l’un de nos politiciens qui, récemment, s’est le plus engagé en faveur du développement du réseau ferroviaire. Sans toi, cher Claude, c’est à pied que nous nous serions tous déplacés aujourd’hui. Une nouvelle fois, merci.

Du hast dich für eine gute Erschliessung mit der Bahn engagiert und damit gegen die Zentralisierung. Auch ganz im Geiste des Ständerats, der die DNA des Föderalismus in sich trägt. Seine Mitglieder repräsentieren unsere regionalen Eigenheiten und handeln gleichzeitig im Interesse des Landes. Die Jurassierinnen und Jurassier wissen sehr gut, was es heisst, im Interesse der eigenen Region zu sprechen.

Deine persönlichen Interessen und dein politisches Engagement widerspiegeln deine Offenheit, deinen Humanismus sowie deine Herkunft. Du engagierst dich für erkrankte armenische Kinder, du bist Präsident der Vereinigung Partage et solidarité und du setzt dich ein für Personen, die an Autismus leiden. Ohne Zweifel machen Dein grosses Herz und deine Toleranz dich zu einem guten Ständerats-Präsidenten. Du bist jemand, der gut zuhören und offen auf die Menschen zugehen kann. Das wird dir in den nächsten 52 Wochen als Präsident des Ständerats sicher zu Gute kommen.

Tu sauras en outre endurer toutes les contingences administratives liées à ta nouvelle fonction. Tu t’es en effet précautionneusement immunisé contre la lenteur en acceptant, voici quelques années, de présider l’association Slow Up Jura. Tu sais donc mieux que personne que les petits pas ont le mérite de nous garder en forme tout en nous portant loin.

Tu peux aussi mesurer les plus grands pas.

Il y a exactement 45 ans, en 1969, le Bélier était entré au Palais fédéral par une porte dérobée et avait interrompu la séance du Conseil national (présidé par un Fribourgeois cette année-là, Max Aebischer).

Aujourd’hui, en 2014, c’est un citoyen jurassien qui entre par la grande porte non pas pour interrompre la séance, mais pour qu’elle ait lieu.

Que de chemin parcouru ! Avec l’intégration du Jura souverain dans toutes les institutions !

Même si tu devras te faire un peu arbitre en 2015, tu n’en continueras pas moins, j’en suis persuadé, à chérir et défendre ton Jura, ce « pays d’argile, de moisson et de tourments, voué aux serments, aux paroles brûlantes », ce « pays traversé du sang des éclairs, rouge d’impatience, blanc de courroux », pour paraphraser Alexandre Voisard et finir en atterrissant, quoi de plus normal, dans ton jardin.

Quant à moi, j’aurais dit le Jura pays de l’amitié et de la Saint-Martin (pour y être souvent allé). Ou encore le Jura, pays de lacs, mais ça, c’est seulement parce que j’étais au Chant-du-Gros cette année…

Cher Claude, je te souhaite une très belle année de présidence. Elle s’accomplira, j’en suis sûr, sous le signe de ce bel esprit jurassien, désormais inscrit dans l’Histoire et qui mérite sans aucun doute également sa place au patrimoine immatériel de notre Confédération. Que vive le Jura et que vive la Suisse !

Source : Conseil fédéral, admin.ch · Document original (PDF)

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