Genève
Allocution du Conseiller fédéral Alain Berset – Seules les paroles prononcées font foi.
Mesdames et Messieurs,
Je suis très heureux de m’adresser à vous aujourd’hui en qualité de ministre de la culture. Vous savez que c’est un rôle nouveau pour moi et je réalise le danger auquel je m’expose en faisant l’apologie de Rousseau.
Si je ne vous dis rien de ses contradictions, vous aurez l’impression qu’il ne s’agit plus que d’un vénérable classique. Et comme chacun sait, nous n’avons plus besoin de lire les classiques, parce que nous les avons déjà lus – enfin, c’est souvent ce que nous voulons bien croire.
Il ne s’agit donc pas de dresser de Rousseau le portrait d’une personnalité digne d’entrer au Panthéon – il y est déjà ! Il s’agirait plutôt de l’en sortir. De le « dépoussiérer » donc, en quelque sorte, pour voir s’il est toujours d’actualité aujourd’hui.
Je ne peux pas me contenter de chanter les louanges de Rousseau, parce que son œuvre contient des contradictions et qu’elle est restée d’actualité précisément pour cette raison.
– Lui dont le « contrat social » (mais pas seulement cette œuvre) a inspiré les principales formules et personnalités de la Révolution de 1789, a toujours été un ennemi des révolutions ;
– Lui, qui passe pour être un maître de l’introspection, a toujours été passionnément impliqué dans les débats publics. Il savait que tout ce qui est privé est politique, que « tout dépend de la politique », comme il le dit dans ses Confessions. J’admets volontiers jouer un peu sur les mots, car « politique » n’a pas exactement le même sens sous sa plume que dans ma bouche.
– Même pendant les mois où il s’était retiré sur l’Île St-Pierre, chère à l’un de mes prédécesseurs, il a élaboré – sur son île – un projet de nouvelle constitution pour une autre île, la Corse.
– Le lieu où nous nous trouvons aujourd’hui donne lui aussi matière à réflexion : petite oasis idyllique, l’Île Rousseau se trouve néanmoins à proximité immédiate de la Genève internationale qui, mieux que toute autre ville, symbolise ce qui fait l’identité de la Suisse : une dimension humaine alliée à l’ouverture sur le monde.
– La plus grande contradiction dans l’œuvre de Rousseau, enfin, est celle-ci : lui qui fut sans conteste l’un des principaux représentants du siècle des Lumières, et sans qui la notion de droits humains universels telle que nous la connaissons n’existerait pas, s’est transformé à la fin de sa vie en sceptique qui mettait en doute cette pensée et en ennemi de l’athéisme pur et dur.
Et c’est peut-être précisément ce qui fait que non seulement Genève, non seulement la France mais aussi la Suisse ont un droit légitime à revendiquer Rousseau comme un de leurs fils. Car ces contradictions apparentes – esprit de rébellion et respect de la tradition, foi dans le progrès et scepticisme – cette mentalité, sont aussi celles de notre pays. Mais est-ce que ce sont vraiment des contradictions ? Non, en vérité ce sont des positions nuancées, équilibrées, qui révèlent une immense maturité politique.
Permettez-moi une supposition : Rousseau lui-même n’aurait pas trouvé bon qu’on ne lui fasse que des éloges, lui qui s’était donné la peine de se fâcher avec bon nombre de ses alliés, notamment Diderot, Hume et d’Alembert.
C’était un vrai génie de la querelle, qui ne supportait pas que l’on s’approprie globalement son œuvre. Ce n’était pas quelqu’un qui suivait la voie de la moindre résistance.
En cela, Rousseau était peut-être un peu Suisse, même s’il faut bien reconnaître qu’il n’y a pas vraiment vécu puisqu’après avoir fui Genève, qui n’était pas encore suisse, il a trouvé refuge dans le Val-de-Travers, qui était encore prussien.
De la contradiction naît le débat et naît le progrès. Nous avons aussi nos contradictions, elles nous enrichissent. Et ce n’est pas la moindre que d’imaginer fêter aujourd’hui le tricentenaire de la naissance d’un homme à l’endroit même où, il y a 250 ans, le Petit Conseil prit la décision de brûler ses ouvrages sur la place publique parce qu’ils tendaient « à détruire la religion chrétienne et tous les gouvernements ».
Mesdames et Messieurs,
En cette année du Tricentenaire, il ne manquera pas de critiques pour reprocher à Rousseau une certaine naïveté ou une pensée collectiviste. Il est vrai que la volonté générale peut aussi se comprendre comme un mode d’emploi pour mettre tout le monde au pas, si on en fait une interprétation un peu méprisante.
Il est vrai aussi que l’on peut facilement rejeter sa vision idyllique de la nature comme une rêverie, celle « d’un promeneur solitaire ».
Mais cette critique un peu mesquine méconnaît le fait que Rousseau a soulevé des questions existentielles qui nous préoccupent aujourd’hui encore.
Ainsi, son plaidoyer pour le bien commun reste d’une grande actualité car c’est l’interprétation de la « volonté générale » qui s’impose lorsqu’on considère cette notion du point de vue historique.
L’actualité de Rousseau – cela signifie avant tout chercher à répondre à ces questions :
– Comment, aujourd’hui, concilier liberté individuelle et bien commun ? – Comment réaliser l’égalité des chances – même si nous ne parvenons pas à réaliser celle des résultats ? – Peut-il y avoir justice sans une certaine uniformisation ? – Et plus particulièrement, mais pas uniquement, pour ce qui est de la Suisse et de son avenir : le consensus peut-il être davantage que le plus petit dénominateur commun ?
La Suisse a traditionnellement donné de bonnes réponses à ces questions. Notre pays réussit depuis longtemps à maintenir l’équilibre entre la liberté et la concurrence d’une part, et l’intégration sociale d’autre part.
L’actualité de Rousseau, c’est l’actualité de sa question : Qu’est-ce qui nous unit en tant qu’êtres humains dans la société ? Aujourd’hui, nous ne lisons pas plus la Constitution fédérale que Rousseau parce que nous sommes tentés de croire que nous avons déjà lu et compris les deux, ce qui n’est pas très plausible. Tous les deux nous parlent de prospérité commune, de cohésion et d’organisation de la société, avec une traduction moderne, je veux parler de la seconde moitié du XXè siècle et du développement des assurances sociales.
Je souhaite à tous les participantes et participants à cette année du Tricentenaire beaucoup de succès dans leur entreprise, qui est de faire prendre conscience au plus grand nombre possible de l’actualité de Rousseau.
Source : Conseil fédéral, admin.ch · Document original (PDF)