Lausanne
Manuscrit, non publié à l’époque. Texte établi d’après l’exemplaire de lecture. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.
Ami-e-s des feux,
Ami-e-s de la flamme,
Mesdames et Messieurs,
Mesdames, Messieurs,
C’est fantastique d’être conseiller fédéral. Il n’y a pas de plus beau métier.
Mais pour être honnête, il y a des choses qui ne me manqueront pas l’année prochaine.
Par exemple, la conférence de presse sur les primes d’assurance maladie. Les réunions matinales avec les partis, tenues à 7 heures du matin durant les sessions parlementaires.
Les discours du 1er août, eux, ne font heureusement pas partie de cette liste.
J’en ai prononcé 24 au cours des onze dernières années.
J’y ajoute aujourd’hui le 25e discours (Lausanne).
Au total, j’ai passé un mois complet de travail à fêter le 1er août.
C’est fantastique, n’est-ce pas ?
À Middes, Altdorf, Rümlang, Stansstad, Sursee, La Chaux-de-Fonds, Lindau, Sierre, au Musée national, sur le Julier, à Rorschach, Lausanne, Belfaux, Euschels, au Grütli, à Yverdon, Bellinzone, Gruyères, Lucerne, Stein am Rhein et Vully.
Et comme c’est aujourd’hui la dernière fois que je prononce un discours du 1er août dans cette fonction, je vais – durant les 6 prochaines heures – reprononcer d’un trait tous mes discours du 1er août de ces onze dernières années ! Prêts ?
Rassurez-vous. J’aime beaucoup prononcer des discours du 1er août mais je ne vous infligerai pas cet interminable monologue.
J’aime les discours du 1er août parce que j’aime la Suisse. Parce que je suis convaincu de ses atouts et que nous sommes capables de la rendre encore plus prospère, plus juste et plus solidaire. Parce que – malgré tout – je suis optimiste.
Mesdames et Messieurs,
Nous célébrons cette année le 175e anniversaire de notre Constitution.
Un document empreint – justement – d’optimisme, de confiance et d’envie de progresser.
Or l’état d’esprit actuel est plutôt marqué par l’incertitude.
Il y a – malheureusement – de bonnes raisons à cela.
La guerre est de retour en Europe. Encore une fois. Et sa fin n’est pas en vue.
À cela s’ajoutent d’autres crises. La crise climatique. La hausse des prix, l’augmentation des coûts de la santé, l’accroissement des inégalités dans de nombreux pays.
Face à ces nombreuses crises, nous devons veiller à ne pas perdre courage.
Mesdames et Messieurs,
Cela nous ramène précisément à notre Constitution.
Elle aussi a été élaborée à une époque difficile.
Après une guerre civile.
Après un Kulturkampf.
Et pourtant, les pères de la Constitution – exclusivement des hommes… – ont fait preuve de courage et de confiance.
En dépit des circonstances, ils étaient convaincus que nous pouvons décider nous-mêmes de notre destin.
Certes, la Constitution de 1848 présentait encore de grandes lacunes. Les femmes étaient exclues, tout comme les personnes en marge de la société. Les personnes juives étaient frappées de discrimination.
Mais cette constitution a jeté les bases d’une Suisse prospère et en constante évolution.
Mesdames et Messieurs,
Les questions essentielles que nous nous posons aujourd’hui sont les mêmes que celles de 1848 :
Qu’est-ce que la Suisse ?
Que peut-elle être ?
Que doit-elle être ?
L’incertitude actuelle peut aussi nous rendre plus créatifs pour répondre à ces questions.
À condition que nous accordions davantage d’importance aux chances, plutôt qu’aux risques. Ce n’est pas un plaidoyer naïf. Bien au contraire. C’est un plaidoyer réaliste. Le vrai danger est d’avoir trop de craintes et d’aggraver ainsi encore les problèmes.
Engageons-nous donc en faveur d’une Suisse ouverte aux réformes, car les réformes nous rendent plus forts.
Engageons-nous pour une Suisse entreprenante. Qui réinvente le service public pour l’ère numérique, une tâche qui pourrait s’apparenter – dans son ampleur – à la construction des chemins de fer aux débuts de l’État fédéral.
Engageons-nous pour des retraites sûres, qui permettent à chacune et chacun d’entre nous de vivre dignement.
Engageons-nous pour que nos jeunes aient de solides perspectives.
Engageons-nous pour l’égalité des droits. Pour que les droits fondamentaux s’appliquent à toutes et à tous. Pour la dignité humaine, les libertés personnelles, la protection contre les discriminations.
Mesdames et Messieurs,
Engageons-nous pour une Suisse qui célèbre le progrès scientifique. Nous avons besoin de spécialistes – aujourd’hui plus que jamais.
Engageons-nous pour une Suisse qui considère son multilinguisme comme une chance. Et non comme un devoir civique fastidieux.
Enfin et surtout, engageons-nous pour une Suisse qui exploite le potentiel de coopération que permet notre culture politique.
Pour une Suisse qui intègre tout le monde dans la discussion.
Compromis, équilibre, proportionnalité.
Ces vertus suisses, souvent tournées en dérision, ne sont pas seulement une manière de réduire les résistances.
Au contraire. Ces vertus nous poussent à intégrer de nombreuses perspectives, ce qui permet souvent de trouver – ensemble – des solutions qui conviennent à tout le monde.
Mesdames et Messieurs,
Profitons de notre plus grande force : un débat ouvert, démocratique et respectueux, auquel tout le monde peut participer. Une culture politique, dans laquelle les adversaires ne sont pas des ennemis, mais des citoyennes et des citoyens qui peuvent certes voir les choses différemment, mais qui s’engagent pour les mêmes buts que nous : une Suisse prospère, équitable et porteuse d’avenir.
Et c’est là, peut-être, que nous trouverons un des bénéfices de l’incertitude générale qui domine actuellement : nous permettre de réaliser à quel point, nous tous, dépendons les uns des autres.
Mesdames, Messieurs,
C’est le dernier discours du 1er août que je prononce en tant que Président de la Confédération.
J’aurai accompli l’équivalent chronologique de trois olympiades et il est temps, à mon tour, de transmettre la flamme.
Le 1er août étant aussi – je l’ai lu quelque part sur internet – la Journée internationale de la frite belge, il me paraît indiqué de terminer ce dernier discours officiel du 1er août en évoquant une personnalité belge qui a fort bien connu Lausanne, puisqu’elle y vécut et qu’elle y mourut en 1989.
Je veux parler de Georges Simenon, qui s’est un jour fait la réflexion suivante :
« Les évènements mémorables ne ressemblent jamais à ce qu’on attend d’eux ».
Chaque 1er août est, en tous les cas, unique.
Car ce jour n’appartient pas à la Suisse, mais à chacun d’entre nous.
À qui droit est accordé de le prendre comme bon lui semble : un instant de commémoration solennelle, un moment d’identification patriotique, un « 14 avril-bis »… ou, plus simplement, un joli souvenir d’enfance.
Je suis pour ma part très heureux d’avoir pu le vivre avec vous et vous remercie de votre attention.
Excellente fête nationale !
Vive Lausanne, vive le canton de Vaud, et vive la Suisse !
(Note du texte imprimé : le 14 avril est le jour de l’indépendance du canton de Vaud en 1803.)