Ascona
Seul le texte prononcé fait foi.
Ami-e-s du Monte Verità,
Ami-e-s des années 2012 à 2023,
Cette dernière montée à la tribune me rend mélancolique.
Elle me rend mélancolique parce qu’elle marque la fin d’une « bromance » entamée en 2012 avec Marco Solari.
Une belle histoire qui n’était pas gagnée au départ.
Je me suis permis d’aller vérifier cela sur le site LoveCalculator.net, où j’ai entré nos deux noms pour l’estimation de notre comptabilité amoureuse.
Et le résultat… est de seulement 28 %.
C’est dur à concevoir.
Surtout pour un politicien comme moi qui a dû apprendre à vivre avec l’idée pénible qu’un résultat inférieur à 50 % ne signifie rien.
Comme si les choses n’étaient déjà pas assez dures, le résultat de 28 % était commenté ainsi :
« L’amour entre Marco Solari et Alain Berset est aussi fort que l’amour entre la plupart des enfants et les légumes – insignifiant ».
Bon.
28 %, c’est un score tout de même plus élevé que celui obtenu quand on tape Jean-Luc Godard et Steven Spielberg, ce qui, sans grande surprise, donne 0 %.
Mais c’est beaucoup moins que les 75 % de l’amour calculé entre Laurel et Hardy, à qui le monde du cinéma pourra bientôt nous comparer maintenant que nous allons retourner ensemble vers le silence.
Il n’empêche, je crois pouvoir dire qu’au fil des ans, nous avons su faire fructifier cette passion embryonnaire de 28 % par nos échanges toujours enrichissants.
Notamment ici, au Monte Verità, où nous avons très bien su nous compléter et parfois même, quand le risotto était bon et le vin frais, nous répondre.
Je n’oublie naturellement pas les autres orateurs du Monte Verità.
Parmi lesquels, le toujours très élégant Manuele Bertoli, citoyen d’Ascona le plus célèbre du Tessin dont le mandat s’est aussi terminé en cette année 2023 crépusculaire.
Mesdames, Messieurs,
Les psychologues décriraient la relation entre Marco Solari et moi-même comme à mi-chemin entre la séduction et la compétition.
Je l’avoue, cette petite composante de compétition m’a parfois poussé à en faire un peu trop et à vous raconter n’importe quoi.
En 2017, je vous avais dit que le premier film japonais en couleur était sorti en 1951, une année où le Festival de Locarno n’avait pas eu lieu.
Eh bien, après vérification, le premier film japonais en couleur pourrait en fait bien avoir été Jigokumon, qui, vous le savez, n’est sorti qu’en 1953.
Je présente mes excuses à tous ceux parmi vous qui se trouvaient là en 2017 et qui avaient pris des notes.
Voilà.
J’aimerais à présent brièvement revenir sur ces années 2012–2023 durant lesquels mes fonctions professionnelles m’ont amené à fréquenter le Festival de Locarno et ses beaux jardins élevés.
Ceci, sous la forme d’un petit quiz.
Une forme à laquelle j’ai peut-être trop souvent recouru.
Mais après tout, Hitchcock le disait, « l’auto-plagiat, c’est le style ».
Voici donc un bilan express – et impressionniste – du cinéma suisse « 2012-2023 ».
1. L’histoire de l’adoption en Suisse de la loi Netflix va faire l’objet d’une série diffusée sur Amazon Prime.
Faux. Mais quand on sait que le résultat du vote était finalement de 58,4 %, on se dit que la série n’aurait pas été au niveau en matière de suspense.
2. Il n’y aura plus de messages culture car ceux-ci étaient rédigés par Jean-Luc Godard.
Faux. Mais il y a largement autant de bonnes idées dans un message culture de l’OFC que dans un film de Godard.
3. « Ma vie de Courgette » a été tourné à la ferme de Guy Parmelin.
Faux. Mais Ma vie de Courgette a triomphé dans de nombreux pays, redonnant de l’espoir à nos agriculteurs qui ont vu que nos légumes s’exportaient bien. Du moment qu’ils n’étaient pas des navets.
4. « L’Ordre du vin » a permis d’améliorer la visibilité des merlots du Tessin.
Faux. Mais « L’Ordre divin » de Petra Volpe a été le contemporain en 2017 du mouvement #metoo, parti depuis Hollywood et qui aura permis d’améliorer la visibilité des femmes dans le monde du cinéma.
5. Lors de l’édition 2020 du Festival de Locarno, les projections sur la Piazza Grande ont attiré une moyenne de 5 spectateurs.
Vrai… à 5 près. Les mesures prises durant la pandémie et qui ont conduit à l’annulation des manifestations culturelles auront naturellement été les plus dures à prendre dans l’exercice de mon mandat.
6. Dans le film horrifique « Mad Heidi », Heidi affronte le commandant Knorr.
Vrai. Et le film a été tourné dans le Val Maggi. « Mad Heidi » reflète l’attrait, ces dernières années, du cinéma suisse pour le cinéma de genre, qui le modernise et le fait évoluer.
7. La musique du film « Une cloche pour Ursli » a été composée par les Sonneurs de cloches de la liberté (Freiheitstrychler).
Faux. Mais ils ont composé celle d’« Une cloche pour Ueli ».
8. On a retrouvé des pellicules dans le bâtiment de Penthaz où s’est installée la Cinémathèque suisse.
Vrai. Mais ce ne sont pas les miennes.
9. « Le ciel au-dessus de Locarno » est le film qu’Alain Tanner et Bruno Ganz sont actuellement en train de tourner dans les nuages.
Sûrement vrai. Depuis 2012, le temps a passé et une génération s’en est allée. Je suis très heureux que Bruno Ganz ait été honoré en 2017. Et Jean-Luc Godard en 2015. Alain Tanner l’avait été en 2005. D’où l’importance des Prix d’honneur du cinéma suisse.
10. « Solari » est un film d’Andrei Tarkovski dans lequel un Président de Festival prend sa retraite et part vivre sur le soleil.
Faux. Mais si cette retraite a lieu au Tessin, le soleil ne sera pas bien loin.
Mesdames, Messieurs,
Je vais maintenant terminer et dire Adieu au langage.
Car il faut partir en amateur de Dürrenmatt, juste avant La Panne.
La Panne a été adaptée au cinéma par Ettore Scola dans un film tourné au Tessin que j’ai souvent évoqué : La plus belle soirée de ma vie.
N’en doutez pas, mes années au Festival de Locarno auront été parmi les plus belles de ma vie.
E per finire, in una lingua che non padroneggio ma che mi è molto cara, mi piacerebbe esprimervi – un’ultima volta – il mio affetto per Locarno.
Il mio affetto per il Monte Verità, per il Festival e per tutte le persone che da tantissimi anni ormai rendono possibile questa magnifica avventura. E la fanno brillare.
Infine, in italiano, un ultimo pensiero per te, Marco.
Due parole che dicono tutto: bravo e grazie.