Yverdon-les-Bains
Manuscrit, non publié à l’époque. Texte établi d’après l’exemplaire de lecture. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.
Ami-e-s du numérique,
Ami-e-s de la brique,
« Seul le meilleur est assez bon ».
Ce sont là les paroles d’un célèbre charpentier qui a marqué l’histoire.
Je précise que ce charpentier n’est pas né à Bethléem, mais à Billund.
Une petite ville du Danemark.
Ces paroles pleines d’ambition et de sagesse, nous les devons à Ole Kirk Christiansen, l’inventeur des Lego.
Or, l’année même du triomphe sur les écrans de Barbie, relecture post-moderne de l’œuvre de Simone de Beauvoir s’adressant à nos cerveaux d’enfants et à nos porte-monnaie d’adultes, ne voilà-t-il pas que les Numeriks Games proposent pour leur part – elle aura lieu ce week-end –, une exposition de Lego.
(…)
D’où la question, que l’on est, il me semble, en droit de se poser :
Que nous arrive-t-il ?
L’humanité est-elle, comme le disait Darwin, en train de progresser ou au contraire, comme le dirait Houellebecq, de s’effondrer ?
(…)
Je le rappelle pour les non-boomers présents parmi vous, les Lego ne datent pas vraiment d’hier et encore moins de demain, puisqu’ils ont été créés en 1932.
Un jeu qui, a priori, ne mérite donc pas l’AOP locale de numerik game.
À l’origine, les Lego étaient des petites briques en bois.
Elles ont été remplacées par des briques en plastique.
Qui s’avalaient plus facilement, sans laisser d’échardes dans la gorge des tout-petits.
En consacrant une exposition à un jeu créé la même année que la Conférence mondiale pour le désarmement de Genève – dont on peine, aujourd’hui encore, à mesurer le succès –, on ne peut pas vraiment dire que la 8e édition des Numerik Games honore sa réputation de « festival du futur ».
On a l’impression que, cette année, les organisateurs ont tout misé sur le passé.
Déjà, en me demandant, à moi, à quelques semaines de la retraite, de venir prononcer un dernier discours, juste avant l’entrée à l’EMS des Jardins de la plaine.
Tout cela n’augure rien de très sérieux.
(…)
À moins que cette exposition Lego ne poursuive un autre but et ne s’inscrive dans un agenda diplomatique secret.
On sait qu’Yverdon est jumelée avec Gotham City, association de communes improbable mais bien réelle, initiée par la Maison d’Ailleurs, également à l’origine des Numerik Games.
Un rapprochement du festival avec l’entreprise Lego pourrait occasionner un jumelage plus ambitieux encore, situé à une tout autre échelle…
Celui du canton de Vaud avec Legoland !
Attendez…
Je vous vois venir…
Il ne resterait ensuite plus qu’à parachever le processus au niveau fédéral.
En célébrant le jumelage de la Suisse avec le Royaume Champignon de Super Mario, monarchie constitutionnelle dirigée par la Princesse Peach.
Je commence à comprendre pourquoi vous m’avez ré-invité cette année, comme Président de la Confédération, susceptible de par ma fonction de faciliter les démarches en organisant une rencontre avec la Princesse Peach sur l’Île Delfino, où elle se trouve la plupart du temps en villégiature.
Je vais réserver l’hélicoptère.
Mesdames, Messieurs,
L’analogie à faire entre la Suisse et les Lego n’est pas moins intéressante que celle à faire entre Barbie et le féminisme ou entre Super Mario Kart et Via Sicura.
Elle est, en tous les cas, très facile à envisager pour les anciens enfants que nous sommes.
La Suisse s’est historiquement construite à la manière d’un jeu de Lego, brique par brique, à mesure que les cantons faisaient alliance.
Comme c’est aussi le cas pour les Lego, le jeu s’est complexifié avec le temps, le rendant passionnant, les briques se diversifiant pour permettre à la construction de s’élever dans le sens du fédéralisme, nécessitant l’établissement de modes d’emploi de plus en plus élaborés, en 1848 d’abord, puis en 1874.
Nos ancêtres et nos parents ont su faire preuve de beaucoup de patience et d’une inventivité à toute épreuve pour finir par créer, à partir de presque rien, d’une petite prairie pentue au-dessus d’un lac, une mécanique étatique de grande précision.
Une édification collective fondée sur un authentique plaisir de jouer ensemble, auquel on a donné le nom de démocratie.
Ces réflexions ludiques mais essentielles, que même un amateur de Duplo comprendrait, il n’y a qu’ici, aux Numerik Games, qu’on peut les mener.
Mesdames, Messieurs,
Ce n’est plus un charpentier, mais un fonctionnaire de l’administration fédérale qui a dit un jour :
« Le jeu est la plus haute forme de recherche ».
Les esprits mesquins soutiendront qu’il n’avait pas grand-chose à faire durant les heures de bureau pour penser à ça.
Et ils auront raison, car ce fonctionnaire était Albert Einstein.
Qui travailla dans les années 1900 à l’Institut Fédéral de la Propriété Intellectuelle où, en effet, chaque semaine, entre le pointage du lundi matin à 8 h et celui du vendredi après-midi à 17 h, il subissait la relativité du temps.
Ce brillant employé de la Confédération aurait probablement validé les nombreuses et variées recherches culturelles menées sur le site des Numerik Games.
Lesquelles ont fini par aboutir à un constat de physique mathématique, selon lequel la commune d’Yverdon (Y) sait accueillir des Manifestations (M) où la Culture (C) se démultiplie.
Y=MC²
CQFD.
Et excellent festival !