PyeongChang

Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.

À l’heure où le monde entier vibre au rythme des médailles des Jeux olympiques de PyeongChang 2018, je suis venu vous parler d’un autre type de mérite.

Il y a quelques semaines, un compatriote suisse, Jacques Dubochet, conçu selon ses dires en 1941 par des parents optimistes, obtenait le prix Nobel de chimie avec Joachim Frank et Richard Henderson.

Ces trois chercheurs ont été récompensés pour leurs travaux sur la cryomicroscopie électronique. D’après le jury suédois, il s’agit d’une méthode d’imagerie qui « simplifie et améliore la visualisation de biomolécules », et qui « permettra peut-être d’obtenir des images détaillées à l’échelle atomique des machineries moléculaires à l’œuvre dans le vivant ».

Interrogé sur son exploit scientifique, Jacques Dubochet répond qu’il a inventé l’eau froide.

Nous, Suisses, sommes d’une simplicité et d’une modestie confondantes.

Pourtant, comment rester modeste alors même qu’en plus d’avoir inventé l’eau froide, nous avons inventé le sommet de l’habitat écologique et durable : le chalet.

Le chalet, composante centrale de l’expression « ça va le chalet ? » entrée dans le Petit Larousse en 2015, est un mot suisse romand dont les premières attestations se trouvent dès 1328 en pays de Vaud – chaletum –, en 1379 en Valais – chaleis –, puis dans mon canton de Fribourg en 1408 – chaslet.

Rarement des mots d’origine dialectale sont entrés dans la langue courante de l’ensemble de la francophonie.

Alors j’étais particulièrement fier d’ouvrir les portes de notre chalet suisse à l’Organisation internationale de la Francophonie.

Enthousiasmé à l’idée de vous y souhaiter la bienvenue, j’ai dû déchanter lorsqu’on m’a précisé que cette demeure, bien qu’en bois, n’était pas un chalet mais la matérialisation de ce qui se fait de mieux en matière d’innovation du bâti.

Me voilà donc réduit, hélas, à vous dire : Welcome to the House of Switzerland.

La Suisse partage avec la Francophonie une langue et des valeurs.

Cette langue commune, le français, est enseignée de manière volontariste par la Corée. Ce pays qui nous réunit aujourd’hui sous la bannière olympique, membre observateur de l’Organisation internationale de la Francophonie, propose un enseignement de la langue française à des dizaines de milliers d’enfants et de jeunes.

En tant que président d’un pays plurilingue, dans lequel le français est minoritaire, je sais à quel point il s’agit d’un tour de force. Pour être franc, une pointe de jalousie m’a envahi lorsque j’ai pris connaissance des efforts de la Corée en faveur du français : création de formations intensives du français, mise à disposition d’enseignants de langue maternelle française, formation de professeurs et professionnalisation des méthodes pédagogiques.

En Suisse, certains ne goûtent déjà pas lorsque je rappelle simplement que nos langues nationales sont une composante essentielle de notre identité et qu’il faut en prendre soin.

C’est le cas de toutes les langues et du français en particulier. Car le français et la Francophonie, ce sont aussi des valeurs : la paix, la solidarité, l’égalité, entre beaucoup d’autres.

À la croisée des chemins où nous nous trouvons, les États, la politique et les individus sont soumis à pression. Dans ces circonstances, il est capital de rechercher des solutions en commun et d’intensifier les échanges.

Ce qui s’applique à l’échelle de la Suisse s’applique par extension au reste du monde. Il n’est pas facile d’apprendre une autre langue mais tant que nous continuerons à communiquer, je ne me fais aucun souci.

La seule chose qui serait vraiment délétère pour la Suisse et pour le monde serait de renoncer à la discussion. Que chaque région, chaque groupe, chacun d’entre nous ne voie plus que son intérêt et non pas celui de la société, de son pays, du monde entier. Voilà ce qui nous menacerait réellement.

C’est un des grands mérites de l’Organisation internationale de la Francophonie que d’œuvrer chaque jour à encourager et structurer le dialogue.

Le sport aussi véhicule les valeurs de la Francophonie et ce n’est pas un hasard si le fondateur des Jeux modernes, Pierre de Coubertin, était francophone.

Le sport et l’Olympisme vivent des moments d’une grande intensité sur le continent asiatique. Après la République de Corée cette année, les Jeux olympiques se dérouleront à Tokyo en 2020 et à Pékin en 2022.

En 2008, les architectes suisses Herzog &amp ; de Meuron construisaient l’emblématique stade national chinois, le Bird’s Nest, pour les Jeux olympiques de Pékin. La Suisse aujourd’hui se lance dans l’aventure d’une candidature pour les Jeux olympiques 2026. L’avantage : notre pays regorge de stades nationaux, aussi appelés chalets, ou Houses of Switzerland dans leur version du XXIe siècle.

Aussi, notre candidature se veut authentique, novatrice et à taille humaine. Le concept « Sion 2026 » repose sur un grand nombre de sites existants. Notre pays, berceau des sports d’hiver, dispose de tout.

Mais nos chalets sont des coquilles vides : à nous de les utiliser pour donner un élan durable à l’Olympisme, montrer aux régions, au tourisme, à l’économie, notamment dans les régions périphériques, que l’esprit olympique ne se réalise pas dans le béton.

Lors des derniers Jeux olympiques organisés en Suisse, il y a précisément 90 ans à Saint-Moritz, un vent chaud que nous appelons le foehn est venu perturber les compétitions. La course de ski de fond a démarré par une température de 0° pour terminer à l’arrivée à 25°.

Je ne suis pas venu faire un plaidoyer pour l’Accord de Paris. Je tenais par contre à vous informer que même si j’officie cette année en tant que président de la Confédération, je reste en charge, aussi parmi tant d’autres sujets, de la météo. Et je dois vous avouer que je ne suis pas capable de garantir, ici, aujourd’hui et devant témoins, que les températures en hiver 2026 ne feront pas de tels caprices.

Par contre, j’ai pris toutes les mesures sécuritaires nécessaires en déposant une candidature suisse au patrimoine immatériel à l’UNESCO : celle de la gestion du risque d’avalanche. J’espère ainsi vous démontrer à quel point la Suisse dispose de tous les atouts pour offrir des Jeux innovants bien qu’ancrés dans nos traditions, fédérateurs, rapprochant nos régions linguistiques, nos générations, nos athlètes paralympiques, nos milieux sociaux, nos modes de vie.

Notre monde interconnecté nous impose un constat très simple : soit nous trouvons le moyen de mettre en place une mondialisation durable sur les plans économique, social et écologique – soit les forces fondamentalistes et populistes dicteront l’agenda.

Les valeurs olympiques, les valeurs suisses, les valeurs de la Francophonie doivent nous servir de guide pour affronter les grands défis de notre temps. L’Agenda 2030 avec ses objectifs de développement durable est à ce titre un outil précieux qui nous permet de regarder ensemble dans la même direction tout en cultivant notre diversité, qu’elle soit culturelle ou linguistique.

Les défis sont de taille mais par le sport et pour le sport, tout le monde se parle. Le sport nous réunit autour de grandes causes et des grands enjeux de notre temps. Il nous permet de valoriser et de donner du sens à la jeunesse. D’inclure les personnes handicapées, de promouvoir l’égalité des genres et la santé.

Il est aussi un reflet de nos crispations, des tensions qui animent certaines régions du monde. Miroir de nos conflits, il doit aussi devenir un laboratoire de changement social.

Je me réjouis sincèrement que les notions d’héritage, de gouvernance et de développement durable commencent à se fondre dans notre manière de penser et de concevoir les Jeux olympiques. Sans un dialogue étroit avec les populations – et croyez-moi, pour un pays comme la Suisse avec une démocratie directe, nous savons de quoi nous parlons –, les grands événements tels que celui-ci sont en danger.

Servons-nous du sport comme levier pour nous réunir et nous projeter ensemble dans l’avenir.

Pour terminer, je souhaite vous inviter à chercher nos points communs dans notre diversité ; soigner notre respect de l’autre ; et se réjouir qu’autant de cultures différentes puissent vivre en paix dans ce village olympique, formé d’autant de maisons remplies de traditions, de cultures et d’histoires différentes.

Je formule le vœu que nous continuions à cultiver notre diversité au sein de la Francophonie, pour permettre à votre organisation de poursuivre sa mission, non pas malgré sa diversité, mais grâce à elle : en tant que facteur de stabilité, soucieuse des différences régionales et sociales.

Le monde en a plus que jamais besoin.

Icônes : Icons8