Genève
Manuscrit, non publié à l’époque. Texte établi d’après l’exemplaire de lecture. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.
Monsieur le Conseiller d’Etat,
Monsieur le Président du Club Diplomatique,
Monsieur le recteur de l’Université de Genève,
Mesdames, Messieurs,
Récemment, la durée moyenne d’attention d’un auditoire a encore chuté : de 12 secondes, elle est passée à 8 secondes.
Et ça n’est pas une fake news.
Merci de votre attention et bonne soirée…
Non, sérieusement : figurez-vous que des chercheurs canadiens ont en effet découvert qu’à l’ère des smartphones, l’homme a une capacité de concentration inférieure à celle du poisson rouge.
Cette triste actualité a sans doute aidé la fake news à faire son lit. Si ce n’est pas l’inverse. La désinformation, la rumeur, la demi-vérité ont toujours existé.
Aujourd’hui pourtant, elles se conjuguent à l’essor de l’immédiateté – via les réseaux sociaux notamment.
Certains (Allemagne, Espagne, France) estiment que l’on pourra contrer cette menace par de nouvelles lois. Autant vous le dire tout de suite et clairement : je n’y crois pas.
Il est dangereux de fixer administrativement ce qui est vrai ou faux. Dans son livre 1984, George Orwell avait imaginé un ministère de la vérité avec les dérives que l’on sait.
La lutte contre la désinformation passe plutôt par la culture d’un sens critique aiguisé et d’une presse de qualité.
Et pour cela, la démocratie directe – et notamment celle qui appelle ses citoyens aux urnes plusieurs fois par année – a besoin de médias forts et indépendants. D’un débat politique sain et transparent.
On doit suivre de près la métamorphose actuelle du paysage médiatique. Pas par coquetterie intellectuelle, mais par souci pour la bonne santé de la démocratie.
Si la démocratie est potentiellement en danger, c’est que certains acteurs discréditent les médias, et utilisent la désinformation comme une arme de déstabilisation.
Ce qui fragilise la situation actuelle, c’est que trois évolutions se conjuguent et se renforcent mutuellement : la fragmentation du débat politique avec Internet, ses différents filtres, et ses effets multiplicateurs ; la crise structurelle des médias traditionnels : fusions et disparitions de journaux, No Billag, crise de l’ATS ; et une polarisation extrême, un phénomène qui n’a cessé de prendre de l’ampleur ces 15 dernières années.
Cet état d’esprit complique toute possibilité de débat politique authentique. Où les participants ne se focalisent pas uniquement sur leurs propres arguments, mais intègrent les arguments de l’autre.
Dans une démocratie, Facebook ne suffit pas. Dans une démocratie, il faut un véritable dialogue.
Les principes fixés par Habermas dans son éthique de la discussion se cristallisent en Suisse.
Dans un monde global et digital, on doit tout entreprendre pour que le citoyen ne se sente pas dépassé. Car la démocratie directe l’oblige à se confronter à des questions complexes. Ces derniers mois en Suisse : redevance radio-TV, stratégie énergétique, prévoyance vieillesse, réforme fiscale, diagnostic préimplantatoire, etc.
Dans un pays où l’on vote chaque trois mois, l’information est cruciale. Dans un pays où l’on intègre toutes les forces politiques, le compromis est vital.
A l’étranger, on s’étonne souvent du fonctionnement de la Suisse.
Une anecdote : en 2014, j’ai rencontré ma collègue du SPD Andrea Nahles à Berlin. Récente ministre, elle m’a expliqué ses projets : « Nous allons adapter l’âge de la retraite. Cela passera la semaine prochaine au gouvernement, avant l’été au Parlement, et c’est réglé ! »
De mon côté, je lui ai expliqué le temps que cela prenait chez nous : entre 6 et 8 ans pour une telle réforme. Elle m’a regardé avec étonnement ; cela ne lui faisait manifestement pas très envie.
Quelque temps plus tard, je l’ai revue et je lui ai demandé où en étaient ses plans. « Eh bien, nous avons dû faire quelques corrections… et abaisser à nouveau l’âge de la retraite pour certaines catégories de personnes. »
Alors oui, en Allemagne, cela va beaucoup plus vite qu’en Suisse, mais le résultat n’est pas aussi stable et légitime que chez nous.
Au cœur de phénomènes globaux, notre processus de décision et notre système bicaméral sont parfois vus comme un frein.
En réalité, ils sont une force et un facteur de stabilité inestimables pour le pays, son économie, son contrat social.
La Suisse a été marquée depuis 1848 par une continuité gouvernementale sans interruption. Cette stabilité représente une condition essentielle à la prospérité du pays.
Et notre démocratie directe nous garde en mouvement : elle exige un débat permanent, et pas seulement lorsqu’une votation populaire est organisée ; elle oblige à collaborer, pour comprendre les arguments et la perspective adverses, et à faire des compromis ; elle réduit la polarisation qui menace de paralyser de nombreuses sociétés en Europe ; elle est un facteur crucial d’intégration.
Si la démocratie nous garde en mouvement, c’est aussi grâce aux réformes, qui sont indispensables. En réformant, on reste maître de son destin ; on ne subit pas les événements, mais on les oriente.
La capacité à réformer est un muscle que l’on doit constamment stimuler – sinon on s’affaiblit. La capacité à réformer n’a rien à voir avec la vitesse ni avec la grandeur des pas.
Idem pour la diplomatie. « La diplomatie n’est pas l’art de reporter les décisions jusqu’à ce que les problèmes se résolvent d’eux-mêmes. La diplomatie, c’est l’art du mouvement, c’est faire bouger les lignes pour faire avancer le règlement des conflits. »
La capacité à se réformer répond à la crise identitaire dont souffrent certains pays occidentaux et atténue l’insécurité et la perte de confiance de la population.
Autant dire que notre système politique porte en lui de quoi contrer l’avènement des fake news.
Les démocraties modernes reposent sur deux piliers : l’Etat de droit et la souveraineté du peuple.
Nous devons défendre de toutes nos forces nos institutions et l’Etat de droit : en respectant la population, en l’incitant à bien s’informer, en l’invitant à participer aux décisions.
La grande singularité de notre système réside dans le partage du pouvoir entre sept conseillers fédéraux, une présidence tournante, pendant une seule année, le fédéralisme – une Confédération, 26 cantons et 2222 communes – et tous les acteurs qui participent à la démocratie.
Partager le pouvoir signifie aussi de partager les responsabilités. Cela implique pour nous tous une culture de la responsabilité.
Même avec la capacité de concentration d’un poisson rouge.
Merci.