Genève

Manuscrit, non publié à l’époque. Texte établi d’après l’exemplaire de lecture. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.

Madame la Conseillère d’Etat,
Monsieur le conseiller administratif,
Monsieur le représentant permanent de l’Organisation internationale de la Francophonie auprès des Nations Unies à Genève,
Madame la directrice du festival,
Amis du rêve,
Amis des libertés,
Mesdames, Messieurs,

Le Cinéma est un art récent.

Mais il est plus ancien que la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, adoptée il y a 70 ans, en 1948. Surtout, il est bien plus diffusé dans le monde. Ce double constat, bien sûr, nous interpelle.

Le Cinéma et les Droits de l’Homme sont deux institutions qui reposent sur un même mécanisme de projection.

Luttant pour améliorer les droits des citoyens américains, et particulièrement celui des afro-américains descendants malgré eux en droite ligne de l’esclavagisme, Martin Luther King s’était écrié « I have a dream ».

Cette prodigieuse harangue, scandée sur le rythme du prêche et qui, paraît-il, fissura d’émotion la statue d’Abraham Lincoln, résonne encore dans la mémoire humaine.

On se prend parfois à espérer que de tels grands discours politiques nous fassent entrer dans une ère des Droits humains, qui scellerait l’avènement d’une société moderne universelle, tout à la fois libérale et sociale.

Un espoir bien souvent contrarié.

Martin Luther King n’était lui-même d’ailleurs, à la réflexion, pas aussi optimiste que cela.

Son discours constituait la somme, non seulement, de son inspiration, mais aussi de sa tristesse, de son découragement, de ses colères face aux injustices vécues par les siens, et qu’il entendait faire réparer au nom du bien commun.

Or, s’il évoquait désormais le « rêve », c’est qu’il s’était sans doute résigné à admettre que les choses n’évoluaient pas, et que l’égalité pour tous s’éloignait de la réalité tangible pour se confiner dans l’idéal à atteindre.

En donnant à cet idéal la force des mots et en lui conférant la forme d’un songe, Martin Luther King ne faisait au fond rien d’autre que projeter son imaginaire pour le faire partager au plus grand nombre, comme le cinéaste donne à sa propre conception du monde la puissance des images.

Mesdames, Messieurs,

Les Droits de l’Homme font partie de l’imaginaire de qui aspire aux libertés individuelles et au bien-être social.

Cet imaginaire, dont il n’y a pas de raison de penser qu’il ne serait pas profitable à l’ensemble du genre humain, nous nous sommes mis en tête de lui faire parcourir le monde pour qu’il soit projeté partout.

Et notamment dans des pays dont les gouvernements sont susceptibles d’opposer soif de réprimer à toute faim de libertés.

Des répressions violentes qui démontrent, dans l’absurde et le tragique, que les droits civiques demeurent entravés par ceux qui ne souhaitent pas renoncer au confort des légitimités usurpées.

Ces dernières générant souffrance, misère et victimes partout dans le monde, aujourd’hui en particulier en Syrie ou en Birmanie.

Alors, pour que le partage universel des Droits humains ne participe pas de l’entreprise hasardeuse, nous avons imaginé les doter d’un arsenal de moyens non seulement « juridiques » mais, surtout, « judiciaires ».

La codification onusienne fixée dans la Déclaration des droits de l’Homme de 1948 est le fruit d’une déclaration d’intention. Nous sommes là dans le registre du « juridique », qui procède de la mise en forme des consciences.

L’application généralisée des droits humains, c’est le stade de la concrétisation. Nous nous trouvons ici dans le domaine du « judiciaire », qui implique que les égalités et les libertés individuelles soient non seulement garanties au sein des Etats signataires, mais que leur violation puisse être sanctionnée par un tribunal qui soit indépendant.

Et c’est là que les difficultés commencent.

Au cinéma, on dirait que c’est au moment où le Voleur de bicyclette est retrouvé qu’il parvient à disparaître dans le lacis des ruelles romaines.

Car il existe dans notre monde, comme dans les galaxies de George Lucas, presque autant d’Etats que d’organisations gouvernementales différentes qui toutes, loin s’en faut, ne se calquent pas sur un modèle démocratique propre à favoriser l’extension des Droits humains par la voie du « judiciaire ».

Il nous faut accepter ce qui constitue tout à la fois un fait réel et un obstacle qui ne l’est pas moins.

Ainsi pesé, notre idéal de Droits humains universel serait condamné à végéter encore longtemps à l’état de rêve dans le champ du politique.

Il peut en revanche fleurir dans le clos des arts et de la culture.

On compte parmi les artistes, dotés d’une sensibilité qui les aide à mieux comprendre le monde et à en décrypter les enjeux, une jolie escouade de promoteurs des Droits humains.

L’on peut à cet égard compter sur le travail des cinéastes.

Si l’on se penche sur ces cinq dernières années, on se demande même si la Déclaration universelle des Droits de l’Homme ne leur tient pas un peu lieu de scénario.

Première femme de l’histoire primée comme réalisatrice aux Oscars, Kathryn Bigelow, qui avait déjà déploré l’emploi de la torture dans « Zero Dark Thirty », est revenue l’année dernière sur l’histoire tourmentée des droits civils en Amérique, avec le film « Detroit », qui dénonçait les inégalités raciales.

Son œuvre peut être vue comme une illustration des articles 1, 2 et 5 de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme.

Des films importants ont récemment diffusé auprès du plus grand nombre l’esprit de la Déclaration des droits de l’Homme : « Seven Years a Slave » renvoie à l’article 4 sur l’interdiction de l’esclavage ; « Le Caire confidentiel », à l’article 7 : égalité devant la loi ; « Une séparation », à l’article 16, le droit de se marier et de divorcer ; « Timbuktu », à l’article 18, le droit à sa liberté de pensée et de religion ; « Pentagon Papers », à l’article 19, le droit à sa liberté d’opinion et d’expression ; « Moi, Daniel Blake », à l’article 23 sur le droit au travail ; ou encore « Mustang », à l’article 26 sur le droit à l’éducation, tout spécialement des filles.

Puisse la tenue d’une manifestation aussi importante que le Festival international et Forum des Droits humains continuer à entretenir cette poétique transmission de relais.

Une transmission qui s’est précisément matérialisée voici 70 ans, en cette année 1948 où fut adoptée la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, alors que mourait Louis Lumière.

Mesdames, Messieurs,

On dit du cinéma qu’il est usine à rêves. Pourquoi ne fonctionnerait-il pas également comme fabrique à libertés ?

Si l’on s’en tient à la racine du mot « réalisateur », à savoir « qui rend les choses réelles », l’on devrait en effet s’autoriser à croire que notre idéal des droits humains finira par se projeter sur l’écran de nos quotidiens.

Le Festival international et Forum des Droits humains nous reconnaît en tous les cas le droit « de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté et de jouir des arts », conformément à l’article 27 de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme.

Merci de votre écoute et excellent Festival.

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