Echallens
Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.
Madame la Présidente du Conseil d’Etat vaudois,
Mesdames et Messieurs les Parlementaires fédéraux,
Mesdames et Monsieur les membres du Conseil d’Etat,
Monsieur le Syndic d’Echallens,
Monsieur le Président du comité d’organisation,
Amis du Blé, du Soleil et de l’Eau,
Amis du Pain et du Gros-de-Vaud,
Manger du pain une fois tous les 10 ans : même le plus convaincu des adeptes du Slow-Food ne saurait raisonnablement l’envisager. Ce n’est là, heureusement, que le rythme de la célébration de la Fête du Blé et du Pain.
Un rythme qui traduit, au plan vaudois, la bonne santé des artisans du secteur agricole, un brin plus résistants que ceux du secteur viticole, chez qui la récupération après les réjouissances prend environ 20 ans.
Ce qui fait d’ailleurs dire aux neurologues du CHUV qu’il faut à peu près une génération pour faire passer un mal de tête, une décennie si l’on a pensé à se constituer un fond avec du pain.
Voici précisément quatre décennies, était donnée la première Fête du Blé et du Pain, plus mesurée donc, de prime abord, que la Fête des Vignerons.
D’un point de vue culturel, 1978 a été une année de bénédiction pour le blé comme pour le pain.
Au cinéma, sortait Les Moissons du Ciel, de Terence Malick, qui filmait les champs de blé presque aussi bien que ne les avait auparavant décrits le poète vaudois Gustave Roud.
L’année 1978 marque également – les initiés des milieux de la scène et de l’industrie boulangère le savent – la première apparition sur les planches de l’acteur français Didier Pain. Qui fut plus tard l’inoubliable Oncle Jules du film La Gloire de mon père, adapté des souvenirs d’enfance de Marcel Pagnol.
Je ne comprends pas que l’on n’ait pas encore pensé à demander à cet acteur au nom parfait de parrainer la manifestation, qui présente à chaque édition un spectacle scénique remarquable, intitulé cette année Solstices.
Ingrédient quasi-indissociable du solstice, le soleil brillait particulièrement en 1978 dans le monde de la culture et du cinéma, puisque paraissait sur les écrans le film Les Bronzés, qui a fini par semer de nouvelles graines de comiques.
La météo fut en revanche nettement moins favorable dix ans plus tard en 1988, année placée sous le signe des inondations, avec les sorties du Grand Bleu et de Rain Man, qui permettent de mieux comprendre pourquoi l’on avait sagement renoncé à organiser la Fête du Blé et du Pain et préféré attendre 1998 pour lancer la troisième édition.
Tout cela pour dire qu’en Suisse, le ministre de la Culture est aussi celui de la Météorologie. Et l’on se demande comment on en est arrivé à regrouper au sein du même département ces deux univers, qui n’ont à première vue rien en commun.
Grande manifestation populaire, la Fête du Blé et du Pain a le mérite de nous offrir un début de réponse, elle qui installe au rang de Culture l’Agriculture soumise aux aléas du temps.
Mesdames, Messieurs,
Il faut probablement être Vaudois pour comprendre que la Suisse est beaucoup moins le pays de l’argent que celui du blé, et qu’avant l’invention du bancomat il y eut celle du grenier.
Notre richesse fut au départ essentiellement le fruit d’un labeur agricole, effectué de manière presque rituelle, selon des méthodes apprises et transmises de génération en génération qui se retrouvaient toutes, ensemble, au moment des moissons ou des semailles.
Cette solidarité entre les générations, que nous peinons aujourd’hui à consacrer dans nos lois, se perpétuait autrefois naturellement dans nos champs.
Cet esprit d’échange et de partage, on le retrouve bien sûr à la Fête du Blé et du Pain.
Où s’exprime, par ailleurs, une identité culturelle régionale, typiquement helvétique. Celle du Gros-de-Vaud.
Le spectacle Solstices revient sur son Histoire, à l’époque médiévale où Echallens, sous domination bourguignonne, faisait acquisition de franchises pour devenir une commune libre, exonérée de la taille, de la mainmorte et du paiement, sans doute, d’autres taxes seigneuriales.
Le spectacle relate encore l’une des grandes batailles qui a marqué l’entrée en Pays vaudois des Confédérés suisses, en 1475, un an avant celles de Grandson et de Morat qui défirent les armées de Charles le Téméraire.
Ceci pour ne pas oublier qu’à l’origine du lignage vaudois, il y a un peu du sang versé ici même autrefois, dans les champs alentour.
Vous aurez l’occasion de le constater, le spectacle Solstices s’inspire des séries, tant au niveau de la forme, qui emprunte à Game of Thrones…, que de la durée, environ 120 minutes, soit l’équivalent de 8 saisons du Quart d’heure vaudois.
Le spectacle nous rappelle enfin, si l’on remonte plus loin encore dans le temps, que nos sociétés sont toutes nées de la culture des céréales, non seulement du blé, mais aussi du houblon, faut-il le préciser, même si Bière ne fait pas partie du Gros-de-Vaud…
Mesdames, Messieurs,
Les religieux et les païens se sont toujours accordés sur un point : le ciment de toutes relations humaines, c’est à la base un mélange de farine et d’eau.
J’évoquais tout à l’heure Marcel Pagnol. Je ne saurais terminer sans mentionner La Femme du Boulanger.
La jeune boulangère a fui avec un berger, laissant le boulanger malheureux au point de ne plus vouloir faire de pain et le village désemparé à l’idée d’en manquer.
Chacun oublie alors ses querelles et se mobilise dans un bel élan de fraternité pour partir à la recherche de la jolie fuyarde.
Le boulanger, reconnaissant, prononce alors ces paroles mémorables, malheureusement avec un accent provençal et non vaudois :
« Je vous ferai un pain si bon que ça ne sera plus un accompagnement pour autre chose : ça sera une nourriture pour les gourmands. Il ne faudra plus dire : j’ai mangé une tartine de fromage sur du pain. On dira : j’ai dégusté une tartine de pain sous du fromage ».
Il s’agit là d’une magistrale déclaration d’amour à ce pain délicieux qui fit naître et s’entretenir nos sociétés et qui mérite bien d’être célébré au moins une fois tous les 10 ans.
Je vous remercie de votre attention et vous souhaite une excellente fête.