Venise

Manuscrit, non publié à l’époque. Texte établi d’après l’exemplaire de lecture. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.

Discours prononcé en français et en allemand. Texte original, non traduit.

Sehr geehrter Herr Bundesminister,
Monsieur le président de Pro Helvetia,
Amis de l’art,
Amis des brumes,

C’est ici à Venise, que les artistes exposés au Pavillon suisse tentent de percer le secret de la défection d’Alberto Giacometti.

Pourquoi, en dépit de toutes les invitations officielles, le célèbre artiste n’a-t-il jamais voulu représenter la Suisse à Venise ? Peut-on expliquer une telle « absence » ?

Chercher des réponses à cela, c’est un peu comme enquêter sur une disparition.

Une enquête dans la Sérénissime qui, pour une fois, n’a pas été confiée au commissaire Guido Brunetti, mais au curateur Philipp Kaiser, celui-ci flanqué de ses assistants, le duo de filmeurs-essayistes Theresa Hubbard et Alexander Birchler, et l’artiste-assembleuse Carol Bove, tous dépêchés par la fondation Pro Helvetia.

Leur approche emprunte aux méthodes d’investigations judiciaires, à la différence près que l’art y remplace la science et que les faux-documentaires et les constellations sculpturales y font office de pièces à conviction, sous la forme d’un très bel hommage rendu à Alberto Giacometti.

Mis ainsi bout à bout, les fragments créés donnent corps à l’absence du Maître, comme la glaise donnait corps à ses statues, pour permettre aux visiteurs de résoudre une part du mystère.

Une résolution qui devra moins à leur sens de la déduction qu’à leur sens de l’imagination, que l’art et la culture ont vocation à susciter et entretenir.

Mesdames, Messieurs,

A ce stade de l’enquête, nous pouvons formuler trois hypothèses sur l’absence d’Alberto Giacometti en ces lieux.

1) Alberto Giacometti évoluait dans le quartier parisien de Montparnasse où se trouvait son atelier, tout à la fois lieu de vie et de création. Il s’en éloignait rarement et ne ressentait aucunement le besoin d’aller à Venise.

2) Deuxième explication : Alberto Giacometti voulait éviter que sa présence puisse être interprétée comme une faveur due à son statut de frère aîné du concepteur du pavillon suisse, l’architecte Bruno Giacometti.

3) Une troisième explication est liée au fait qu’Alberto Giacometti se sentait avant tout citoyen du monde et ne désirait dès lors pas assumer le rôle du représentant officiel de son pays d’origine.

Redevenir citoyen suisse aurait probablement été vécu comme réducteur par l’artiste, ce qui pourrait expliquer qu’il a préféré être exposé à Venise dans le pavillon de la France, son pays d’asile artistique.

A ce jour, l’énigme reste entière.

Meine Damen und Herren

Die Frage nach der Zeitgemässheit nationaler Pavillons gehört seit Jahren zu den unvermeidlichen Topoi der Biennale-Debatten.

Nationale Pavillons: Das wirkt auf den ersten Blick wie ein pathetischer und doch seltsam lahmer Gruss aus dem späten 19. Jahrhundert.

Aber man kann es auch anders sehen. Und das ist es ja, was Kunst uns lehrt: Es anders zu sehen.

Die Länderpavillons verweisen auf das spannende, manchmal angespannte, aber stets dialektische Verhältnis von Staat und Kunst.

Denn die durch die Pavillons symbolisierten Staaten lassen sich in Venedig auf ein Experiment ein: Man weiss nie, wer auf welche Weise das eigene Land repräsentiert.

Gewiss, das ist die Freiheit der Kunst.

Aber die Biennale macht eben klar: Es ist noch mehr. Es ist der Mut zum Kontrollverlust seitens der vertretenen Nationen.

Das schärft unseren Blick auf unsere nationale Identität.

Denn diese kann nur existieren, wenn sie im Austausch mit der Aussenwelt bleibt.

Die Schweiz ist hierfür ein hervorragendes Beispiel: Denn sie pendelt seit Jahrhunderten zwischen Öffnung und Abgrenzung gegenüber ihren europäischen Nachbarn.

Fürs Geistige gilt ebenso wie fürs Organische: Was sich nicht mehr bewegt, ist nicht stabil – sondern tot.

In diesem Sinne sage ich: Lang lebe die Biennale.

Und lang leben die Länder-Pavillons. Mit ihren Überraschungen! Diese können für die Regierenden manchmal durchaus böse ausfallen.

Mesdames, Messieurs,

La Suisse occupe une place importante dans le monde des arts et de la culture. Et son pavillon, ici à Venise, peut être considéré comme son ambassade artistique.

Elle y exerce une forme de diplomatie subtile et souvent remarquable. L’engagement de l’Etat est ici très important car il permet de créer un cadre favorisant l’expression artistique.

L’exposition présentée cette année ne déroge pas à la tradition.

Bien au contraire, parvenir à y convier Alberto Giacometti, un artiste réticent à y participer, et ceci plus de 50 ans après sa mort, en respectant scrupuleusement, non pas sa volonté, mais l’esprit de son œuvre, est une prouesse diplomatique qui fait honneur au génie helvétique.

Je vous souhaite une très belle visite.

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