Fribourg

Manuscrit, non publié à l’époque. Texte établi d’après l’exemplaire de lecture. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.

Discours prononcé en français et en allemand. Texte original, non traduit.

Monsieur le Conseiller aux Etats,

Monsieur le Conseiller d’Etat,

Monsieur le Président du Grand Conseil,

Amis du rythme et du mouvement,

Amis des corps en… Equilibre,

Mesdames, Messieurs,

Danser est un acte politique.

N’en déplaise à La Fontaine, qui ne voyait dans la danse que le signe d’une oisiveté blâmable, se manifestant à l’automne chez certains insectes hétérométaboles de l’ordre des hémiptères, et plus particulièrement la cigale.

Par l’exercice répété de leur discipline, qui requiert une maîtrise de la technique ne sachant naître dans le dilettantisme, les danseurs et les danseuses professionnels se prévalent, sans nécessairement en être tout à fait conscients, d’une liberté d’essence politique.

Cette liberté est même consacrée à l’art. 10 al. 2 de notre Constitution fédérale : il s’agit de la liberté de mouvement.

Figure historique de la danse moderne et héroïne du féminisme, Isadora Duncan écrivait dans ses mémoires, avec bien plus de poésie que notre législateur, que « l’inspiration de la danse qu’elle avait créée n’était que l’expression de la liberté ».

C’est à n’en pas douter une quête de liberté qui accompagne l’histoire de la danse à partir du 20e siècle, soit au moment où les adeptes de cet art classique décidèrent de se réapproprier leur corps en ce qu’il avait de plus intime.

Et cela pour s’affranchir des codes et des convenances, dans un élan novateur qui allait précipiter l’apparition de la danse contemporaine.

Sous cette forme originale, délestée de la lourdeur des traditions et de la gravité des symboles, la danse était prête à gagner à sa cause un large public à travers le monde.

Y compris dans un pays plutôt réputé conservateur comme le nôtre, qui se plaît à accueillir des compétitions de lancer de drapeaux et abrite un musée suisse en plein air à Ballenberg.

Mesdames, Messieurs,

Les précurseurs de la danse contemporaine recensés en Suisse à l’aube du 20e siècle ne revêtaient certes pas l’habit traditionnel. Ils n’en revêtaient même aucun.

C’est en effet dans le décor d’Eden retrouvé de la colonie du Monte Verita, à Ascona, sur les hauteurs de Locarno, qu’ils donnaient libre cours à leurs fantaisies cadencées.

Cela dans un esprit de partage tout empreint de nudité qui les faisaient passer, aux yeux des villageois, pour des hirsutes psychologiquement dérangés.

C’est au Monte Verita que fut donnée voici presque exactement 100 ans, dans la nuit du 18 au 19 août 1917, une mémorable « Fête du soleil » chorégraphiée par le théoricien de la danse hongrois Rudolf Laban lors d’un très anarchiste « Congrès anational de l’Ordo Templi Orientis ».

Cet insolite happening réunissait théosophes, végétariens, occultistes et rêveurs de tous bords qui en appelaient à la fin de la guerre : une version dadaïste de la Fête des Vignerons, mais sans la feuille de vigne.

A l’instar du mouvement DADA, cette utilisation pacifiste de la danse ne peut se lire autrement que comme une entreprise politique.

Annonciatrices des années folles, les années dansantes du Monte Verita ont réuni tout ce que l’Europe comptait de pionniers de la danse contemporaine.

L’on y croisait notamment la danseuse allemande Mary Wigman (sans qui plus tard, point de Martha Graham, ni de Merce Cunningham) ainsi que deux figures helvètes : la danseuse et pédagogue Suzanne Perrottet et le musicien Emile-Jacques Dalcroze, créateur d’un fameux institut et d’une méthode de rythmique qui a torturé des générations de mollets de danseurs.

La plus curieuse émanation de danse contemporaine sur le sol suisse a également pour cadre nos montagnes, mais à plus haute altitude.

En 1964, l’acteur et réalisateur Raj Kapoor, surnommé le Clark Gable indien, posait ses caméras dans les Alpes bernoises pour y réaliser le film « Sangam » et faire s’aimer en musique des amants extatiques et congelés, dans la plus pure tradition bollywoodienne…

…A savoir en toutes saisons et sur de bons airs, composés à l’occasion, si je ne fais erreur, par le fameux Sandar Jaikishan.

Du moins pour ce qui concerne la musique : les chansons étant pour leur part signées, je crois bien m’en souvenir, par Hashrat Jaipuri…

En collaboration, naturellement, avec le grand Shankardas Kesarilal, qui en a écrit les textes… Ce dernier plus connu sous son nom de poète de Shailendra. Mais tout cela est à vérifier.

Meine Damen und Herren

Der Film „Sangam“ war beidseits des Ganges ein Riesenerfolg. Er ebnete den Weg für eine neue, vertikale Variante des zeitgenössischen Tanzes.

Und er begründete eine grosse Faszination des indischen Volkes für unser Land.

Die Schweiz als Land, wo Tanz und Skifahren auf der gleichen Bühne stattfinden. Begleitet vom wohlwollenden Blick einer Herde heiliger Kühe.

In der von Ritualen und Bräuchen geprägten indischen Gesellschaft ist der Tanz im Bollywood-Film auch ein Stück Freiheit. Deshalb hat dieser Tanz auch eine politische Komponente.

Hat der Tanz im indischen Film auch unsere Choreografinnen und Choreografen beeinflusst?

Diese Frage kann offen gelassen werden. Sicher ist: Bei uns hat sich der zeitgenössische Tanz im städtischen Milieu entwickelt. Etwa in Genf.

Dort wurde1986 die «Association pour la danse contemporaine» gegründet. Das ist unweit vom Ort, wo Emile-Jacques Dalcroze lebte und starb.

Mesdames, Messieurs,

La danse est politique, mais le discours du politicien ne saurait être dense.

Si le mien le fut, c’est que je l’ai parsemé d’indices plus ou moins subliminaux visant à discrètement introduire le nom du lauréat du Prix Suisse de la danse 2017.

Il s’agit donc maintenant de décoder ces propos.

Nous récompensons donc ce soir quelqu’un qui œuvre dans le domaine de la danse contemporaine.

J’ai évoqué la figure de certains des pionniers et des pionnières qui l’ont enseigné, et qui ont un lien avec notre artiste de ce soir, qui l’enseigne également.

A propos de Bollywood, j’ai parlé de danse verticale, soit le nom de sa propre compagnie.

Quant à Genève, il s’agit bien sûr de son lieu de création.

Enfin, si je me suis hasardé à mentionner les saisons et les « bons airs » (Buenos Aires), c’est parce que celle que nous honorons ce soir est la danseuse « portègne » Noémi Lapzeson !

J’aimerais terminer par une citation.

Elle est de notre lauréate et fait écho aux mots d’Isadora Duncan: « La danse est une pensée, l’invention d’une liberté ».

Merci, chère Noémi, de m’aider à propager cette idée d’un lien intime entre culture et liberté.

Je vous remercie de votre écoute.

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