Genève
Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.
Discours prononcé en français et en allemand. Texte original, non traduit.
Fête de l‘Escalade
Genève, le 10 décembre 2017
Monsieur le Président du conseil d’Etat genevois
Monsieur le Président du conseil d’Etat uranais,
Madame et Messieurs les conseillers d’Etat,
Madame et Monsieur les Chanceliers,
Mesdames, Messieurs,
Il y a environ 200 traditions vivantes recensées en Suisse. Dont une dizaine pour le seul canton de Genève.
On peut supposer qu’avec ses 282,4 km2 sur les 41’285 que couvre notre pays, la République et canton de Genève a sans doute dépassé la cote d’alerte de niveau maximum en matière de traditionalisme.
A tout compter, on recense en effet à Genève pas moins d’une tradition vivante par rayon de 1,6 kilomètre.
Et si l’on se penche en détail sur ces traditions vivantes locales, on mesure assez vite la richesse du patrimoine immatériel cantonal et, à travers elle, toute l’étendue du génie genevois, qu’aucun Congrès de Vienne ne saurait jamais circonscrire.
Prenons, au hasard, la Fête de l’Escalade, qui se vit comme une « fête nationale genevoise ».
Elle se compose de trois paramètres socio-culturels symbolisés par l’échelle, le masque et la marmite.
L’échelle, c’est ce sans quoi il n’est point d’escalade possible lorsque l’on a l’intention de prendre une ville retranchée derrière ses fortifications, comme ont nuitamment tenté de le faire les Savoyards au soir du 11 décembre 1602. Elle évoque un acte de résistance héroïque.
Le masque, c’est ce que peuvent revêtir certains des participants des processions et cortèges par lesquels se revit cette page d’histoire et qui l’élèvent au rang de tradition vivante. Il s’agit d’un élément de satire, une « mascarade », censé au départ moquer la mémoire de l’envahisseur repoussé. La marmite, c’est le petit plus, qui renvoie à un anecdotique fait d’arme: celui du jet d’un tel ustensile ménager rempli de soupe aux légumes à la figure d’un soldat savoyard. Un geste admirable que l’on doit à une citoyenne de Genève, la Mère Royaume, et qui a donné lieu à une authentique tradition culinaire, la marmite au chocolat remplie de légumes en massepain. On appréciera ici la modernité de cet acte de bravoure accompli plus de trois siècles avant l’invention de la protection civile ou du bouillon Maggi.
L’échelle, le masque et la marmite attestent d’une tradition tout à la fois historique, culturelle et culinaire qui fait toute la singularité de l’Escalade.
Peu de traditions vivantes recèlent en Suisse autant de paramètres socio-culturels.
A Fribourg, l’évènement historique à l’origine de la course du Morat-Fribourg présente des similitudes avec l’Escalade, mais il n’a pas engendré de tradition culinaire, comme par exemple l’art du thé au tilleul. Sa course populaire, dans laquelle le masque a fait son apparition, ne saurait non plus constituer une authentique procession culturelle.
Quant à notre Bénichon, elle est le résultat d’un surinvestissement manifeste dans le paramètre culinaire. Elle n’est pas issue d’un acte héroïque de résistance, le fait de survivre à un tel repas n’en étant pas un. Sa fameuse balançoire pourrait à la rigueur se concevoir comme une échelle horizontale, mais tout cela ne procède tout au plus que de deux paramètres socio-culturels et non trois.
Meine Damen und Herren
Der Kanton Uri ist dieses Jahr Ehrengast an der Escalade. Ich begrüsse an dieser Stelle speziell seine Vertreterinnen und Vertreter.
Uri kennt eine grosse Zahl lebendiger Traditionen.
Aber keine, die „Leiter“, „Maske“ und „Kochtopf“ vereint – so wie die Escalade.
Viele Urner Traditionen haben zwar einen Bezug zu den Alpen und damit zur Höhe. Die Tradition des Betrufs etwa – dieses Schutzgebet für alle Lebewesen auf der Alp. Und die berühmten «Woldmanndli» tragen zwar keine Maske, dafür aber Kapuzen und sie sind geschminkt.
Ums Essen geht es an der Älpler- und Sennenchilbi. Wenn die Urnerinnen und Urner dafür danken, dass Mensch und Vieh gesund von der Alp heimgekehrt sind – mit einem reichen Ertrag an Käse und Butter.
Eine lebendige Tradition aber, die „Leiter“, „Maske“ und „Kochtopf“ vereint – so wie die Escalade – eine solche Tradition gibt es in der Schweiz nur in Genf.
Und in anderen Ländern.
Mesdames, Messieurs,
Les caractéristiques de l’Escalade se retrouvent dans certaines des plus de 300 manifestations culturelles inscrites au patrimoine immatériel de l’humanité de l’UNESCO, parmi lesquelles le savoir-faire horloger pourrait bientôt faire son apparition.
La verticalité des « castells », les pyramides humaines catalanes, évoque directement l’échelle. L’idée d’élévation paraît en outre illustrer un esprit d’indépendance, au cœur de l’actualité cette année et proche de l’esprit de résistance des Genevois assiégés.
Si le masque fait le tour du monde de A à Z, du carnaval d’Alost, en Belgique, jusqu’à la mascarade makishi de Zambie, les cérémonies masquées et costumières mondiales ne commémorent pas nécessairement un acte de résistance et n’ont en principe pas vocation à créer de tradition culinaire.
Plus intéressant est le cas de la marmite. Si on l’appréhende sous l’angle strict de la contenance, comment ne pas penser au kvervri géorgien, cette jarre en terre cuite d’une contenance de 800 à 3’500 litres ?
Si on l’appréhende sous l’angle plus particulier de l’ustensile ménager utilisé comme arme de combat, on peut alors songer aux ciseaux péruviens, utilisés dans le cadre d’une danse rituelle agraire. A ce stade des recherches toutefois, point de tradition vivante mondiale pouvant se targuer du cumul paramétrique genevois qui, on commence à le craindre, paraît conférer au génie de ce peuple une ampleur n’ayant plus rien d’humain.
Votre salut vient des « Krakelingen », les « craquelins ». En 1381, les armées de Louis II de Flandres assiègent la petite ville libre de Grammont, retranchée derrière ses murs.
Pour tromper l’ennemi, les habitants utilisèrent comme munition des « craquelins », soit des sortes de petits pains.
La ruse échoua et la ville tomba, certains de ses murs escaladés à cette occasion. De cette résistance héroïque, également sublimée par un fait d’arme anecdotique, est née une tradition vivante, avec procession et cortèges costumés, à l’issue de quoi les participants consomment ces « craquelins », comme d’autres des marmites.
Les trois paramètres genevois sont ici quasiment réunis, dans cette version belge.
Mesdames, Messieurs,
Les traditions vivantes nous ressemblent et nous rassemblent, parfois même au-delà des frontières. Elles nous permettent de comprendre qui nous sommes et d’où nous venons.
L’échelle, le masque et la marmite nous donnent à penser que l’austère cité de Calvin a réussi sa mue : ses habitants sont devenus compagnons de tradition, amateurs des plaisirs de la table et d’une bonne humeur célébrée dans un esprit carnavalesque, un mélange des genres qui n’a pas toujours été toléré si l’on se réfère à un dernier interdit officiel prononcé en 1960.
La joie de vivre des Genevois a fini par triompher et nous rapprocher.
Si bien que la Revue de Genève, qui doit aussi se lire comme une mascarade, vient de rejoindre la liste des traditions vivantes suisses, dans laquelle la Mère Royaume est incarnée par Marie-Thérèse Porchet et la marmite par une déclinaison de Tupperware…
…pour ainsi fait rire les amis de la République ! Je vous remercie de votre attention.