Fribourg
Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.
Monsieur le Président de la Landwehr,
Monsieur le Président du Conseil d’Etat,
Monseigneur,
Mesdames et Messieurs les Parlementaires fédéraux,
Madame et Messieurs les Conseillers d’Etat,
Excellences,
Monsieur le Président du Grand Conseil,
Monsieur le Préfet,
Madame la Vice-Syndique,
Madame la Chancelière d’Etat,
Amis des Cuivres et des Bois,
Amis des Fèves et des Rois,
Mesdames, Messieurs,
Pour un musicien chevronné de la Landwehr, les discours doivent certainement finir par sonner comme de la musique répétitive.
Grand maître de la musique répétitive et forcené de l’absurde, Erik Satie avait intitulé l’un de ses morceaux « Sonatine Bureaucratique ».
Une sonatine bureaucratique, voilà comment nous devrions appeler toute allocution officielle, pour placer l’auditoire dans les meilleures dispositions au moment d’accueillir une suite de mots, qui plus est lorsque cet auditoire possède une oreille musicale.
Si j’évoque cet éminent dadaïste que fut Erik Satie, c’est parce que j’ai composé la présente « sonatine », dédiée à la Landwehr et à sa traditionnelle soirée des Rois, en utilisant le non-sens comme clé de partition.
La première image qui m’est venue, en songeant à cet ensemble qui représente le canton et la Ville de Fribourg, c’est le kiosque à musique situé sur la place Python. Que je trouve largement sous-exploité et sous le dôme duquel la musique se transforme parfois en soupe.
L’Histoire ne retiendra sans doute pas de Georges Python qu’il était un immense fantaisiste.
Mais de ses lointains cousins les Monty Python, oui.
Comment ne pas saisir l’occasion qui nous réunit pour nous remémorer la première scène de « La vie de Brian », où les Rois mages arrivés à Bethléem se trompent d’étable et viennent présenter leurs offrandes, non pas à Marie, mère de Jésus, mais à celle d’un dénommé Brian. Qui les insulte avant de prendre congé d’eux en ne gardant que l’or et l’encens.
Si cette soirée avait été scénarisée par les Monty Python, c’est au local de la Concordia que je serai actuellement en train de faire les éloges de la Landwehr.
J’y aurais été accueilli avec en arrière-fond le « Liberty Bell » de John Sousa, l’hymne officiel des Monty Python. Et je me serais contenté de leur dire « Et maintenant, passons à un tout autre sujet ! » avant de céder le pupitre et de retourner manger avec vous.
Cette référence au « Liberty Bell » pour ne pas oublier que, à l’origine, la Landwehr arpentait en musique les champs de batailles pour exhorter les troupes.
Selon Woody Allen, autre grand maître de l’humour absurde, plus encore que par des musiciens, les soldats des champs de bataille auraient en fait été exhortés par de joyeuses compagnies de pom-pom girls, une thèse soutenue, images à l’appui, dans « Guerre et Amour ».
Woody Allen est un authentique connaisseur en la matière, puisque dans son premier long-métrage, « Prends l’oseille et tire-toi ! », il était membre d’une fanfare.
Mais en tant que violoncelliste, courant derrière les autres avec sa chaise, sur laquelle il avait à peine le temps de s’installer pour jouer trois notes.
Et là, les plus censés d’entre vous commencent à se demander si je ne suis pas gentiment en train de m’égarer dans des considérations farfelues ?
Bien au contraire : je viens simplement d’atteindre le niveau d’absurdité que vous avez vous-même fixé ce soir, en invitant un élu dégarni à une soirée choucroute !
Mesdames,
Messieurs,
Il est temps de nous pencher plus sérieusement sur l’esprit de cette soirée.
Nous avons compris que la Landwehr tire ses origines tout à la fois de l’Armée et de la Musique.
Cherchons maintenant à savoir laquelle de ces deux disciplines a pu entraîner l’autre dans sa chute.
Est-ce la conséquence d’une surexposition au bruit des cuivres ou alors sont-ce de lointaines séquelles de blessures de guerre qui ont fini par vous convaincre qu’il devait absolument y avoir un lien entre un ensemble harmonique, une choucroute et l’Epiphanie ?
On ne le saura sans doute jamais vraiment.
Mais au-delà de toute vraisemblance, il existe bel et bien des points communs entre ces trois institutions.
J’en ai personnellement relevé trois.
1. Tout d’abord, et là, c’est le spécialiste qui s’exprime, la Landwehr, la choucroute et l’Epiphanie sont toutes trois susceptibles d’engager à terme le corps médical.
Respectivement les ORL, les gastroentérologues, et les dentistes, lorsque la fève est trouvée.
Cette soirée fait donc marcher le petit commerce des soins et exploser le coût de la santé publique.
2. A côté de cela, la Landwehr sera présidée à l’avenir par un musicien et agriculteur. Il est donc en théorie capable de remplir une salle de spectacle comme on garnit une choucroute.
Et il pourra se présenter sous le titre honorifique de Roi Page.
Ce qui achèvera de magnifiquement lier les trois institutions.
3. Troisième point commun: la Landwehr, la choucroute et l’Epiphanie entretiennent une relation pas évidente, mais néanmoins réelle, avec l’Asie.
La manière d’apprêter le chou sous la forme d’une choucroute aurait été créée en Chine : une recette censée nourrir, dit-on, les ouvriers de la grande Muraille. Un peu comme si la soupe de chalet avait été inventée pour nourrir ceux qui ont construit le NH Hôtel.
Quant aux corps de musique des armées de milice, à l’instar de la Landwehr, c’est probablement à cause du bruit produit par l’explosion de la poudre, également inventée en Chine, qu’ils doivent d’être constitués de cuivres puissants qui se fassent entendre pendant l’assaut.
Et les Rois mages ? Eh bien, la tradition représente parfois Gaspard, celui qui apporte l’encens, sous les traits d’un Asiatique venu d’Extrême-Orient.
Ce dernier point commun donne une justification aux nombreux voyages de la Landwehr en Chine et aux frais élevés de déplacement au bout du monde qu’ils induisent.
Il donne aussi à penser que la Landwehr mériterait d’être dirigée par un sage chinois.
Ou, à la limite, par un Singinois : à l’oreille, pendant une marche de Sousa, cela reviendrait presque au même.
Mesdames,
Messieurs,
Vous n’imaginez pas les efforts qu’il m’a fallu fournir pour, cheminant sur les sentiers de l’absurde, trouver un sens à cette improbable mais fort sympathique tradition de la choucroute des Rois de la Landwehr.
Un historien nous aurait servi des explications beaucoup plus basiques. Il nous aurait démontré, bulletin de la Grande Armée à l’appui, que les troupes helvétiques des contingents étrangers, au sein desquels marchait la Landwehr, combattaient dans les armées napoléoniennes aux côtés des troupes venues d’Alsace. Pays de la choucroute où la tradition des Rois est également solidement ancrée.
Car il s’agit enfin de rappeler que la Landwehr a été créée en 1804, sous l’impulsion de Napoléon, alors grand protecteur-médiateur de notre toute petite Suisse.
Elle est ainsi une « harmonie » née de la « Médiation » et l’on peut considérer, à la superposition de ces deux termes, qu’elle recèle en ses gênes l’essence même du « Compromis » helvétique.
Cette culture du compromis s’est plus particulièrement concrétisée entre 1848 et 1874.
Or, il est intéressant de constater que le costume landwehrien a été dessiné en 1858, année qui se situe presque à mi-chemin de ces deux dates.
La Landwher se trouve être par conséquent une « harmonie » née de la « Médiation » qui cultive par ailleurs les valeurs « médianes ».
Il est tout à fait étonnant, dans ces conditions, que des soirées comme celles-ci ne déroulent pas à « Equilibre ».
C’est un peu la grosse fausse note de cette soirée.
Apprécions-la comme une denrée rare, la Landwehr ne produisant que relativement peu de fausses notes, sinon, pour ainsi dire, jamais.
Elle a au contraire acquis une réputation de rigueur et d’excellence qui fait d’elle une ambassadrice culturelle appréciée partout à travers le monde. On peut même se demander si elle n’excède pas son mandat de représentation tant elle finit par incarner l’image et les valeurs de la Suisse et, bien sûr, sa musique.
Elle est aussi une pépinière de talents, qui veille quasi-amoureusement sur la relève évoluant au sein de sa Jeune Garde, dans une chaleureuse ambiance familiale de bonne humeur qui lui a fait gagner, bien au-delà du cercle de ses seuls membres, l’affection profonde de tous les Fribourgeoises et les Fribourgeois.
Dont un petit pourcentage déplore toutefois qu’elle ne compte dans ses rangs toujours aucun violoncelliste, ni, surtout, aucune pom-pom girl.
Voilà.
Je terminerai comme j’ai commencé cette sonate bureaucratique, par une citation d’Erik Satie.
Elle est conforme aux standards élémentaires de bonne humeur landwehrienne et je vous la laisse méditer: « Au régiment, si par hasard vous êtes tambour, même sur l’ordre du colonel, ne vous avisez jamais de battre la générale » !
Je vous remercie de votre attention et vous souhaite une très bonne suite de soirée.