Nyon
Manuscrit, non publié à l’époque. Texte établi d’après l’exemplaire de lecture. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.
Madame la présidente du Conseil d’Etat,
Monsieur le syndic,
Monsieur le président du festival,
Madame la directrice artistique,
Messieurs les anciens présidents et directeurs du festival,
Amis de la Réalité,
Selon le psychologue et épistémologue suisse Jean Piaget, « l’enfant ne bâtit pas de système. (…) Il pense concrètement, problème après problème. (…) Ce qui frappe chez l’adolescent, c’est son intérêt pour les problèmes inactuels. Ce qui étonne, surtout, c’est sa facilité à élaborer des théories abstraites ».
Bon. C’est tout à fait passionnant.
Mais, me direz-vous, quel rapport avec le Festival ?
Eh bien c’est tout simple : à sa naissance en 1969, le festival se nommait, fort concrètement :
« Festival International du film documentaire de Nyon ».
Ensuite, comme il était d’usage chez les Aztèques, il changea de nom alors qu’il passait de l’enfance à l’adolescence pour devenir en 1995 « Visions du réel ».
Il délaissait une dénomination enfantine purement descriptive pour adopter une terminologie adolescente, plus vague, mais plus ambitieuse et nourrie de promesses conceptuelles : le festival gagnait en maturité, dans le droit sens des thèses de Jean Piaget.
Et d’ailleurs ce changement d’« état civil » se justifiait également sous l’angle du cinéma.
Au mitan des années 90, la notion de « film documentaire » commençait un peu à tomber en désuétude, au moment où le documentaire cédait le pas devant le cinéma de fiction plus engagé de réalisateurs comme Bertrand Tavernier, Mike Leigh, Ken Loach ou les frères Dardenne, qui n’hésitaient pas à faire appel à des comédiens amateurs.
Quant à la référence à l’international, elle devenait proprement inutile, Nyon rayonnant désormais à mille lieues au-dessus des petites bourgades voisines de Lausanne et de Genève.
En proposant des « Visions du réel », le Festival de Nyon s’est affranchi des cloisons du genre et de l’espace pour présenter une offre du cinéma dit « de réalité ».
Et maintenant qu’il a atteint l’âge de 50 ans, le Festival est entré dans un nouvel âge, celui de la plénitude adulte, et il va falloir par conséquent à nouveau changer de nom.
Finies les descriptions enfantines, oubliées les chimères adolescentes, place à l’expérience, place au pragmatisme, parfois désabusé, des grandes personnes égarées dans un monde de technologies nouvelles qui les dépassent.
Et donc, j’ai pensé que ce serait une bonne occasion, ce soir, d’y réfléchir ensemble.
Et j’ai réuni quelques idées :
« Rencontres cinématographo-numériques non-fictionnelles vaudoises ».
Peut-être un peu compliqué.
Sinon, j’avais aussi noté : « Journées des films du quotidien des citoyennes et citoyens de Nyon et des alentours ».
C’est assez long, mais ça a le mérite d’être très égalitaire.
Ou : « Festival populaire en streaming de la Côte ».
J’aime bien : il y a le côté « populaire », ça véhicule les valeurs culturelles d’une gauche prolétarienne, avec le « streaming » qui amène un petit côté high-tech EPFL-compatible qui plaît aussi à la droite.
Ou alors, sinon, plus simple et qui demandera moins de travail à votre graphiste pour repenser l’identité visuelle :
« Microvisions du post-réel ».
Là, on est en phase avec l’actualité, mais surtout dans la poursuite de la mission de décryptage de nos sociétés que s’est assignée le Festival.
Mesdames, Messieurs,
« Le cinéma, à côté de la littérature, ce n’est rien. Ça ne touche qu’à l’apparence la plus superficielle. L’image ne va pas assez loin ».
Je viens de vous citer la pensée du polémiste Michel Polac, exprimée voici 25 ans, le 11 avril 1994, dans le cadre de l’émission « Tout va bien », animée par Christian Defaye.
Le débat portait sur la représentation du réel au cinéma.
C’était à l’occasion de la sortie de La Liste de Schindler, et on se demandait si le cinéma de fiction avait le droit ou pas de représenter l’irreprésentable et de marcher du même coup sur les plates-bandes du cinéma documentaire ?
Alors, vous l’avez compris, Michel Polac décrétait que non, questionnant même le pouvoir des images ! Et là on ne peut que penser qu’il n’avait jamais été invité à Nyon.
Il y avait aussi, le même soir sur le plateau, Claude Lanzmann, qui avait réalisé Shoah. L’un des plus grands documentaires de toute l’histoire du cinéma. Et Claude Lanzmann laissait entendre que fiction et réalité se traitent plus ou moins de la même manière au cinéma. Il l’a formulé en disant :
« Spielberg a voulu tourner La Liste de Schindler comme un documentaire. Moi je dis le contraire en ce qui concerne Shoah : je dis que dans Shoah, il y a beaucoup de mise en scène ».
L’on comprend mieux pourquoi le cinéma du réel, subjectif dès lors qu’il fait l’objet d’une mise en scène puis d’un montage, est reconnu comme un cinéma de genre à part entière.
Si, dans les années 90, le cinéma du réel s’inclinait devant le cinéma de fiction, la tendance semble s’être fondamentalement inversée : on ne compte plus le nombre de biopics ou de récits de faits d’actualité qui sortent presque chaque mois et attirent les foules dans les salles.
Le succès de ce type de films s’explique sans doute par le besoin marqué des spectateurs de fuir notre monde qui paraît avoir basculé dans le spectacle permanent.
Voir des personnages du quotidien, parfois blessés par la vie, retrouver une dignité et accéder au statut de héros des grands écrans, c’est aussi l’occasion de reprendre espoir en une humanité déçue.
A propos de héros du quotidien, j’avais aussi relevé quelques idées pour un biopic sur la vie de Claude Ruey, maintenant qu’il cède la présidence du Festival et qu’il est temps de lui rendre hommage.
J’ai pensé qu’on pourrait ainsi partir de cette interview qu’il avait donnée à la Télévision Suisse Romande en 1969, en chemise claire et jaquette foncée, au cours de laquelle il se plaignait qu’il n’y avait absolument rien à faire pour les jeunes dans la région. Une séquence désenchantée digne des meilleurs Maurice Pialat.
Puis ensuite, on le verrait plaider et disserter sur la Justice, avec l’aplomb de Jacques Vergès devant les caméras de Barbet Schroeder, un Jacques Vergès qui, dans un bel esprit de rupture, aurait épousé la cause du libéralisme-radical.
Après quoi on le montrerait, à la façon de Raymond Depardon, enchaîner les campagnes politiques pour atteindre le pouvoir et accéder à la solitude de ceux qui sont amenés à décider en humanistes.
Et pour terminer, on le verrait ici-même, dans cette salle, chaleureusement applaudi et, comme dans le film de François Ruffin, les amoureux du cinéma pourraient lui chanter un bien mérité « Merci Patron ! ».
Mesdames, Messieurs,
En s’évadant dans la réalité d’autrui, l’on parvient, grâce au cinéma, à prendre conscience de sa propre réalité pour oublier ses peurs et calmer ses angoisses.
Or, en l’état du monde, il y a fort à parier que les conditions soient durablement installées pour que les spectateurs continuent d’affluer à Nyon et que « Visions du Réel » grandisse encore, comme il a su le faire, cher Claude, sous ta présidence.
Les organisateurs, actuels et futurs, ne manqueront pas de cultiver l’œuvre de ceux qui les ont précédés en gardant bien en mémoire que, pour reprendre le titre d’un film de l’invité d’honneur de cette édition Werner Herzog, « Les Festivals aussi ont commencé petits ».
Je vous souhaite d’excellents moments, bien réels, de cinéma.
Merci de votre attention.