Yverdon-les-Bains
Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.
Amis des algorithmes et des pixels,
Avant qu’il n’acquière une dimension culturelle mondiale, le numérique était au départ exclusivement l’affaire de la science.
Et c’est précisément la voie et la rigueur méthodologique de la science qu’il faut emprunter pour tenter de comprendre le rapport entre une ville thermale nord-vaudoise et la culture vidéoludique.
Premièrement,
des recherches archéologiques nous font réaliser que ce rapport remonte à l’époque préhistorique.
Plus précisément, aux menhirs de la baie de Clendy, site classé monument historique.
On peut déjà lire, gravés dans la pierre des menhirs, des signes s’apparentant à des figurines pixellisées, qui ne dépareilleraient pas avec les motifs d’une tenue de cosplayeuse japonaise.
A côté de cela, les menhirs eux-mêmes préfigurent, dans leur forme ainsi que leur dimension, un champ de bornes d’arcades.
Cela ne saurait échapper à un observateur, même vaguement attentif.
Plus frappant encore, leur disposition étudiée depuis le ciel, et nous disposons de clichés qui l’attestent, évoque clairement la configuration labyrinthique du jeu Pac-Man, sorti environ huit mille ans plus tard, en 1980.
Tout cela relève à l’évidence beaucoup moins du hasard que de la destinée.
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Deuxièmement,
des siècles plus tard, Pestalozzi est venu à Yverdon pour y enseigner, créant plusieurs instituts entre 1805 et 1825.
Or, ce précurseur réputé de la pédagogie qui préconisait l’enseignement mutuel déclarait qu’il fallait non seulement apprendre avec la tête et avec le cœur, mais aussi « avec les mains ».
L’apprentissage par les mains, qu’il relève de la simple apposition des doigts sur le clavier de l’ordinateur ou de la préhension du joystick, semble être un passage obligé pour qui désire se familiariser avec la culture numérique et bénéficier d’un savoir nouveau au sein d’un réseau d’échanges mutuels.
Le passé plus récent de la Ville d’Yverdon permet donc d’envisager l’existence d’un rapport, non plus seulement historique, mais sociologique avec la culture du jeu vidéo.
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Et enfin troisièmement,
C’est bien sûr l’histoire contemporaine d’Yverdon qui lui a permis d’accomplir sa mue numérique.
Impossible de ne pas voir un lien darwinien entre la machine à écrire Hermès de chez Paillard et un clavier d’ordinateur, lien finalement concrétisé par le rachat de cette dernière entreprise par Olivetti en 1981.
Enfin, en 2002, Yverdon devient la première ville au monde à posséder son propre Cloud :
le nuage d’expo 02, prototype physique d’un big data entièrement consacré à la culture.
Bref.
Plus personne ne peut aujourd’hui réfuter ce constat de la science, à savoir que les Numerik Games ne pouvaient se tenir autre part qu’à Yverdon.
Mesdames, Messieurs,
L’essentiel de nos vies tient aujourd’hui dans un smartphone.
C’est l’accomplissement d’une évolution technologique dont l’esprit humain ne peut encore percevoir toutes les limites.
La compression et la compilation des données numériques a radicalement changé nos façons de vivre et de consommer.
A l’instar de la révolution industrielle, la révolution numérique a suscité presque autant d’espoir que de crainte :
espoir d’une vie plus longue et confortable,
crainte du contrôle de l’homme par la machine et de la dispersion de ses données personnelles dans un méta-univers virtuel.
La culture nouvellement développée autour du numérique – qui se donne notamment à voir aux Numerik Games – permet d’appréhender ces espoirs et de juguler ces craintes.
Dans le même temps, la technologie numérique favorise la sauvegarde et la transmission du patrimoine culturel humain.
Internet a concrétisé le rêve utopique d’un savoir universel des Lumières en nous offrant Wikipédia, l’encyclopédie collaborative dont la consultation nous explique le monde.
C’est un formidable outil de connaissance qui a considérablement contribué à l’élévation du niveau des discours politiques.
Notre patrimoine culturel national bénéficie aussi, grâce au numérique, de possibilités nouvelles d’archivage et de restauration.
Pour optimiser ce processus essentiel, la Cinémathèque suisse dispose non loin d’ici, à Penthaz, de locaux modernes, pour la construction desquels la Confédération a apporté son soutien financier.
De nombreux films vivent ainsi une nouvelle vie : cette année, on a pu découvrir à Locarno une nouvelle version de Derborence, le chef-d’œuvre de Francis Reusser, restauré grâce au procédé dit de « color grading ».
Enfin, comme je l’ai dit, une manifestation spécialisée comme les Numerik Games produit de la culture, avec du théâtre, de la musique et, bien sûr, du « gaming ».
Demain soir, dans la Cour du château, se tiendra une soirée de démonstration de huit jeux vidéo faits en Suisse dont le fameux Retimed, dans lequel les amateurs de faune lacustre protégée découvriront une nouvelle espèce de canards en plastique bourrés d’explosifs.
Les générations plus anciennes qui n’y comprendraient pas grand-chose pourront pour leur part tranquillement assister à une conférence sur le « gaming et ses dimensions sociales ».
Ce sera en tous les cas l’occasion d’échanges intergénérationnels, sans lesquels un patrimoine culturel ne saurait se transmettre.
Et si Pestalozzi était de retour parmi nous, il serait bien surpris de constater que, dans le domaine du numérique, ce sont aujourd’hui les enfants qui jouent le rôle de l’enseignant.
Mesdames, Messieurs,
Les Numerik Games ont leur destin en partie lié avec la Maison d’Ailleurs qui était à l’origine une ancienne prison.
Il y aurait sûrement matière à formuler une métaphore sur la cellule du prisonnier et la chambre de l’adolescent, disposant d’une fenêtre avec barreau ou d’un écran d’ordinateur pour s’évader vers le monde virtuel des pensées ou des algorithmes.
Elle aura sans doute déjà été trouvée par l’un ou l’autre des lauréats du prix littéraire de l’Ailleurs, remis ici même depuis 2017.
Je me contenterai, pour conclure, de reprendre les mots du poète surréaliste belge Henri Michaux, auteur, précisément, d’un recueil de textes intitulé « Ailleurs » et sous le patronage duquel la Maison d’Ailleurs avait été inaugurée le 1er mai 1976.
Selon lui, « toute science créée une nouvelle ignorance ».
Une visite aux Numerik Games nous amène surtout à penser que toute science engendre une nouvelle culture.
Je vous remercie de votre écoute et vous souhaite d’excellents moments, réels ou virtuels, mais de partage entre les générations.