Genève
Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.
Amis des planches et des foyers,
« Je suis encore vivant ! ».
Cela pourrait être le cri du théâtre, malmené par des mois de pandémie et qui revient aujourd’hui à la vie dans un nouvel écrin.
« Je suis encore vivant ! ».
C’est aussi et surtout l’écho, qui résonne quelque part en ces lieux, de la toute dernière réplique du Caligula de Camus, jouée en première mondiale à la Comédie de Genève le 27 juin 1945, dans une mise en scène de Giorgio Strehler.
Les Français préfèrent – et l’on ne s’en étonnera guère -, considérer que cette pièce a été créée trois mois plus tard à Paris, le 26 septembre 1945 au théâtre Hébertot, avec Gérard Philippe dans le rôle-titre. Or c’est en fait le comédien bâlois Claude Maritz qui aurait été le premier à donner corps à la folie du Caligula des planches.
Il est intéressant, cela étant, de constater, comme un signe du destin à l’actualité que nous venons de subir, que la pièce était interprétée par la troupe de Giorgio Strehler et de Claude Maritz. Celle-ci baptisée Compagnie des masques, à une époque heureuse où les masques se portaient sur la scène et non dans la salle.
On a souvent dit que le théâtre était la représentation de la vie et si c’est le cas, il me plaît alors d’espérer que ces derniers mots qui délivraient enfin Caligula de l’absurde, « je suis encore vivant ! », tous les théâtres de Suisse les reprendront à leur compte cet automne.
Pour ceux qui souhaiteraient redécouvrir la pièce de Camus, ils disposeront d’une description plutôt bien documentée de ce qu’est un dictateur et du type de décisions improbables qu’un tel individu peut être amené à devoir prendre pour ne pas démériter de ce statut.
Mesdames, Messieurs,
Depuis sa fondation en 1913, au demeurant peut être l’année la plus importante du XXe siècle sur le plan culturel, la Comédie de Genève fait partie des maisons qui participent à la réputation du théâtre en Suisse.
La Nouvelle Comédie de Genève a déménagé pour inaugurer aujourd’hui de grands et beaux locaux modernes. Mais dans les cartons, c’est l’histoire et l’esprit de l’institution que l’on a emporté.
Si l’on consulte la liste d’ambassadeurs du théâtre de haut rang qui y sont passés, l’on s’aperçoit que la Comédie de Genève est à la limite de constituer une concurrence locale déloyale pour l’ONU : Alain Françon, Claude Régy, Fanny Ardant, Matthias Langhoff, Olivier Py, Peter Brook, Wajdi Mouawad, Isabelle Huppert ou encore Coline Serreau.
Et, comme si cela n’était pas encore suffisant, la Comédie vient maintenant narguer le Palais des Nations depuis l’autre rive.
Ce déplacement de Plainpalais aux Eaux-Vives est tout sauf anodin : il est même chargé de sens.
Pour le comprendre, il faut tout d’abord se figurer que, dans le monde du théâtre, plus encore que le lieu, c’est l’adresse qui est importante. Ce n’est pas Natacha Koutchoumov, qui a joué dans 84, Charing Cross Road qui viendra nous dire le contraire.
Or, il se trouve que la Comédie de Genève a délaissé le « Boulevard des philosophes 6 ».
Dites « philosophe 6 » et vous entendrez « philosophe suisse » pour immédiatement penser à Rousseau qui, même s’il a fini par en écrire, n’était pas exactement un ardent défenseur de la chose théâtrale.
Dans sa fameuse Lettre sur les spectacles, en réponse à l’article sur Genève rédigé par Voltaire dans l’Encyclopédie, il soutenait la thèse que le théâtre, loin de faire évoluer les mœurs, ne faisait en réalité que les aggraver.
Il y avait donc quelque part, dans cette adresse ancienne de la Comédie de Genève, un résidu de forces un peu conservatrices, presque négatives, qui s’exerçaient à l’encontre du théâtre.
On peut s’autoriser à croire que cela ne sera pas le cas ici, dans ces nouveaux bâtiments situés « esplanade Alice-Bailly 1 ».
La peintre et graveuse suisse Alice Bailly, proche du mouvement Dada et à l’esprit a priori plus moderne et audacieux qu’un théoricien emperruqué, était en effet une amie du théâtre. On lui doit la décoration du foyer du théâtre Municipal de Lausanne, inauguré le 1er octobre 1936, qui deviendra l’Opéra de Lausanne.
Cette réalisation était d’inspiration cubiste, comme la Nouvelle Comédie de Genève, précisément constituée de quatre cubes.
Et c’est là qu’on réalise que ce déplacement a été pensé jusque dans ses moindres détails, absolument rien n’ayant été laissé au hasard. Si l’on se met à la place du contribuable genevois épris de culture, cela valait donc vraiment la peine d’attendre un peu.
Symboliquement placée sous l’égide d’une femme, la Nouvelle Comédie de Genève semble renaître sous les meilleurs auspices.
Elle s’inscrit du reste d’emblée dans une certaine tradition amorcée par la première femme à diriger la Comédie de Genève, Anne Bisang, laquelle eut l’envie et la volonté de créer autour du théâtre un environnement culturel symbiotique, composé d’une librairie, d’une galerie et d’un restaurant.
C’est de cet héritage, émulateur et vivifiant, que semblent se réclamer Natacha Koutchoumov et Denis Maillefer lorsqu’ils déclarent vouloir entretenir un nouveau lieu de création, d’échange et de partage.
Tout cela pour dire que le théâtre est un monde d’idées et de projets et qu’il faut des personnalités fortes et énergiques pour les concrétiser.
A la tête de la Comédie de Genève, il y en a eu plus d’une.
Parmi lesquelles l’Yverdonnois Benno Besson, compagnon de route de Brecht, avec lequel il a aussi codirigé le Berliner Ensemble : c’est dire si le concept de codirection a déjà fait ses preuves dans le monde du théâtre, plus encore sans doute que dans le monde politique.
Natacha Koutchoumov et Denis Maillefer incarnent deux figures d’une même promesse, celle de faire rayonner le théâtre suisse et romand, dans la digne continuation de leurs prédécesseurs, au service et pour l’honneur d’une grande institution.
Mesdames, Messieurs,
J’aimerais, pour terminer, invoquer les puissances cathartiques de l’art.
Et citer, pour exorciser le mauvais sort qui s’est récemment acharné sur notre société et celle du spectacle, deux œuvres qui ont été présentées à la Comédie de Genève.
En 1926, on jouait une pièce italienne à succès issue de la tradition du grotesque et intitulée Le masque et le visage.
J’ai vérifié : elle n’est plus au programme et c’est un bon présage.
Soixante ans plus tard, en 1986, Benno Besson mettait en scène Le médecin malgré lui, ce que nous sommes tous plus ou moins devenus ces derniers temps.
Il y a dans cette courte pièce, l’une des plus drôles de Molière, matière à réflexion philosophique, non seulement, sur le thème de la maladie et de la mort, mais aussi sur le thème de la crédulité qui mène aux croyances complotistes, fantaisistes et souvent dangereuses.
En nous isolant les uns des autres, la pandémie n’a pas fait qu’attiser les craintes de la maladie physique, elle a également permis à ce type de croyances de se répandre pour atteindre notre santé morale.
Dans cette optique, on ne peut naturellement que se réjouir de la réouverture de ces centres de vaccination culturelle que sont les salles de théâtre, qui nous aident à mieux penser.
Merci de votre attention et longue et belle vie à la nouvelle Comédie de Genève !