Genève

Manuscrit, non publié à l’époque. Texte établi d’après l’exemplaire de lecture. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.

Amis des marges et des beaux décors,

Je me réjouis de vous retrouver pour parler enfin de cinéma dans le cadre d’un festival international.

Personnellement, j’aime beaucoup le cinéma italien.

Luchino Visconti.

Et tout particulièrement son film Sandra.

Je vous l’accorde, ce n’est pas celui qui a rencontré le plus de succès.

Mais il a tout de même obtenu le Lion d’or à Venise en 1965.

J’ai aussi une certaine tendresse pour Dino Risi, pour le sens remarquable de l’humour et de l’observation dont il a su faire preuve à travers ses films.

A l’image de son James Tont Operazione Due.

Une amusante parodie de James Bond sortie en 1966.

Je vois que vous n’êtes pas tous des férus de cinéma italien.

Sept hommes en or ?

De Mario Vicario ?

Non ?

Ou Quatre malfrats pour un casse, de Piero Pierrotti ?

Anaïs Emery les a sûrement déjà tous vus au moins trois fois.

Vous ne voyez pas très bien de quoi je parle.

Alors que ces films italiens marginaux ont pourtant un point commun très intéressant.

Ils comportent tous des scènes tournées ici, à Genève.

Qui donnent non seulement à voir les lieux touristiques que sont la rade et le lac, les quais, le pont du Mont-Blanc, ou encore l’aéroport international de Cointrin, mais aussi des endroits plus inattendus et charmants, comme la place du Bourg-de-Four ou la librairie Jullien, dans le Dino Risi.

Je vous l’accorde, Genève est beaucoup plus belle lorsque ce sont des impliqués émotionnels du genre d’Alain Tanner ou de Michel Soutter qui la regardent.

Mais Luchino Visconti avait tout même réussi l’exploit de sublimer une portion de l’autoroute Genève-Lausanne dans un générique d’ouverture à faire pleurer n’importe quel routier.

Mesdames, Messieurs,

Genève n’est pas qu’une ville de cinéma.

Elle abrite aussi le Dôme de la Terre, siège de l’Alliance terrienne dans la série de science-fiction Babylone 5 lancée dans les années 1990.

Une construction globulaire assez approximative située quelque part entre le jet d’eau et le pont du Mont-Blanc, à peu près à la hauteur de la Nouvelle Comédie de Genève.

Il n’est donc pas étonnant que le GIFF soit également devenu un festival de séries.

Vous pourrez d’ailleurs y voir les deux premiers épisodes de la série policière Sacha, tournée à Genève et montrée dans le cadre de la section Genève ça tourne mieux.

Une des raisons pour laquelle il faut soutenir les festivals, c’est aussi parce qu’ils s’impliquent de plus en plus dans la promotion des œuvres cinématographiques et télévisuelles locales, celles-ci susceptibles d’implanter dans la tête des festivaliers, des rêves de carrière qui viendront peut-être un jour enrichir notre cinéma.

Sur la carte des festivals, et c’est précisément pour cela même qu’il se distingue, le GIFF se situe là où est la ville de Genève sur la carte de la Suisse : un peu à la marge, comme les films italiens.

Le GIFF ne se contente pas de projeter du cinéma.

Il explore, avec une curiosité insatiable, les territoires des dernières technologies liées au 7e art, et notamment l’univers virtuel des œuvres immersives, encore relativement peu fréquenté par les cinéphiles classiques.

J’aimerais que nous ayons ici une pensée émue pour tous ces passionnés à l’ancienne qui viennent de faire l’acquisition d’un DVD de James Bond et qui découvrent, en le coinçant dans leur lecteur, qu’ils ont en fait acheté un jeu vidéo.

Les nouvelles technologies, le GIFF les présente en son Digital Market, unique rendez-vous de Suisse axé sur l’innovation audio-visuelle et offrant aux artistes et porteurs de projets la chance de les concrétiser en rencontrant des partenaires.

Ces projets, ils incarnent certainement, comme des rêves poussant dans une tête de festivalier, l’avenir du cinéma et, nous le pensons, celui de notre cinéma.

J’aimerais, si vous le voulez bien, m’attarder quelques instants sur le programme du GIFF, qui s’inscrit parfaitement dans son époque, traversée par des questions existentielles.

Parmi lesquelles, celle de savoir si l’artiste peut encore tout dire.

Si vous pensez comme moi que oui, alors vous allez apprécier cette année La vie de JC, la série de Zep, Jacky au royaume des filles, le film de Riad Satouff, ou encore, pour les plus audacieux parmi vous, la folle animation expérimentale de Paul McCarthy, Adolf/Adam et Eva/Eve.

Trois œuvres qui méditent, avec pas mal d’humour, sur le sens du message religieux, dont deux émanent de dessinateurs de bande-dessinées. Ce n’est pas rien de le préciser, si l’on songe au procès autour de Charlie Hebdo.

Dans d’autres pays, ces productions ne pourraient tout simplement pas être montrées et il est important à cet égard de ne pas perdre de vue que nous vivons bien dans une démocratie qui respecte les libertés de tous, y compris et surtout celle des artistes.

Enfin, je me suis permis de dire que le GIFF se situait un peu à la marge et ça tombe bien, car cette année il nous fait découvrir le quatrième épisode d’une série virtuelle intitulée « Hors-Cadre », qui rend hommage au patrimoine artistique suisse. Cet épisode concerne la vie de Paul Klee, reproduite du point de vue de marionnettes qu’il avait confectionnées pour son fils.

L’occasion de réaliser que la Suisse est un pays d’artistes profondément originaux, libres et indépendants d’esprit.

Mesdames, Messieurs,

Michel Soutter, esprit libre s’il en est, décédé il y a tout juste trente ans dans cette vieille ville de Genève qu’il aimait tant, déplorait la tranquillité du paysage culturel suisse :

« Au fond, la Suisse, c’est comme de l’eau. Ca se referme, la surface redevient tranquille ».

Il aurait sans doute aimé venir au GIFF où, lorsque la lumière se rallume et que la surface des écrans redevient tranquille, des images n’en continuent pas moins à stimuler nos pensées.

C’est cela, je pense, qui s’appelle voyager au-delà du cinéma, « beyond cinema ».

Je vous remercie de votre attention et vous souhaite un excellent festival.

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