Saignelégier
Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.
Discours prononcé en français et en allemand. Texte original, non traduit.
Amies Jurassiennes,
Amis Jurassiens,
En matière de fidélité et de loyauté, le cheval est, avec le chien, l’animal qui se dispute les faveurs de l’homme.
Il en résulte entre eux une certaine rivalité, fort bien illustrée par la littérature.
Dans un album de Lucky Luke, voici ce que René Goscinny fait dire au chien Rantanplan croisant la route du cheval Jolly Jumper: « Un cheval, c’est bête, mais c’est affectueux. Il me regarde avec des bons yeux ». Ce à quoi lui répond le cheval: « J’espérais ne plus avoir à rencontrer cette erreur de la nature ».
Vous l’aurez compris, demander à un Fribourgeois de parler du cheval, lui qui n’a jamais vu autre chose que des vaches brouter dans un champ, c’est un peu comme demander à un Ecossais de vanter les mérites de la crème solaire, lui qui n’a jamais vu autre chose que de la pluie tomber du ciel.
Nos deux cantons, votre Jura et mon Fribourg, ont ceci en commun que dans l’imaginaire de nos concitoyens, ils ont destin lié à celui d’un animal.
L’on ne peut sûrement rien y faire et c’est ainsi: vous êtes nés sous le signe du cheval et je suis né sous le signe de la vache.
Nous avons symboliquement hérité des traits de chacun de ces deux animaux. A vous, la noblesse et un sens inné de la liberté….A moi, la mollesse et une connaissance pointue des horaires de trains. Ce qui aide lorsque l’on se situe sur un axe Lausanne-Berne.
Le cheval est votre totem.
Il s’affiche jusque sur votre drapeau : lorsque celui-ci flotte au vent, ce n’est plus la crosse de l’évêque que l’on voit, mais la crinière du cheval.
Ce n’est bien évidemment pas un accident de la nature si c’est précisément à Saignelégier, vers la mi-août, que tous les vents des Franches-Montagnes soufflent avec le plus de force possible sur les drapeaux jurassiens pour rendre hommage au cheval.
Célébrer chaque année le cheval, comme il est d’usage au Marché-concours, c’est lui rendre un peu de sa dignité en le libérant de l’esclavage dans lequel nous l’avons plongé.
Pour reprendre une réflexion du cheval de Lucky Luke, à propos de trois de ses congénères chevauchés par des bandits : « Quels chevaux antipathiques et sans personnalité ! Ce ne sont que des véhicules ».
Au XXIe siècle, le cheval n’est plus un véhicule, sauf peut-être sur les derniers tronçons caillouteux de la Transjurane… Il ne peut en tous les cas plus être assimilé à une machine agricole et notre regard sur lui a changé.
A tel point que l’on peut même se demander si l’on ne considère pas aujourd’hui le cheval comme étant plus humain que l’homme.
Pour témoigner de la folie des hommes et dénoncer l’absurdité de la guerre, en l’occurrence la guerre civile espagnole, Picasso a peint une immense fresque, Guernica. De celle-ci, c’est le cri et la souffrance du cheval que l’on remarque en premier.
Devant la capacité de nuisance des hommes, nombreux sont les artistes à penser que l’Humanité s’en est allée trouver asile chez nos amies les bêtes.
Ils n’ont peut-être pas tort.
Mesdames, Messieurs,
L’Histoire du Marché-concours et du cheval jurassien, c’est aussi l’Histoire du canton du Jura.
Que le Marché-concours soit devenu une manifestation incontournable en Suisse atteste de la place prise dans notre pays par votre canton.
Au départ, le Marché-concours avait été créé en 1897 pour promouvoir la race des Franches-Montagnes, dernier cheval de trait léger d’Europe occidentale. Principal client visé : l’armée suisse qui, dans ses régiments de Dragons, écartait ce cheval au profit des demi-sang. Objectif commercial avoué : convaincre nos militaires que le taux d’efficacité de notre armée devait se mesurer en pur-sang.
Plus précisément, les inciter à recourir au service d’un cheval de race issu de croisements avec des pur-sang. Armes choisies : les pipettes du Dépôt fédéral d’étalons et de poulains, notre futur haras fédéral. Mission accomplie : les performances du cheval des Franches-Montagnes au Marché-concours incitèrent notre armée à changer son fusil d’épaule et à recruter des montures jurassiennes en plus grand nombre.
Ceci jusqu’à l’abandon progressif des régiments de cavalerie et leur disparition au début des années 1970, les derniers chevaux de notre armée restant exclusivement affrétés au contingent des soldats du train.
Entretemps, la Question Jurassienne s’était posée et le Marché-concours avait pris forme et allure de Diète jurassienne. Aux applaudissements de la foule se mêlaient désormais les cris des séparatistes. Leur souci, ce n’était pas les chevaux de trot, c’était ce canton qui manquait.
Après l’indépendance du Jura, le Marché-concours est devenu un lieu où l’on se remémore l’histoire du Jura.
Et c’est ainsi que d’évènement économique régional, le Marché-concours s’est peu à peu transformé en un évènement culturel d’importance nationale qui galope aux premiers rangs des traditions helvétiques.
Meine Damen und Herren
Der Kanton Zürich ist Ehrengast des diesjährigen Marché-concours. Zum zweiten Mal nach 24 Jahren.
Der Kanton Zürich hat nicht nur viel WS – Wirtschaftsstärke.
Er ist auch ein Kanton mit vielen PS – Pferdestärken.
Es sind ganz genau 11‘433 PS.
Ja, Zürich „c’est aussi ça.“
Mit 70 Pferden ist der Kanton Zürich hier nach Saignelégier gereist.
Mit der Einladung anderer Kantone an sein Fest pflegt der Marché-concours den Austausch, den Föderalismus und damit auch unsere direkte Demokratie.
Wohl nur bei uns wird das Pferd mit der Demokratie in Verbindung gebracht.
Traditionell steht das Pferd eher für die Aristokratie. Für Herrscher hoch zu Ross. So dargestellt, um deren Grösse und Erhabenheit zu zeigen.
Mesdames et messieurs
A ce propos, une dernière anecdote.
Voici un peu plus de cent ans, Nicolas II, Tsar de toutes les Russies, avait commandé un monument destiné à célébrer l’œuvre et la mémoire de son père, Alexandre III. L’artiste représenta ce dernier sur un cheval colossal grotesque. La statue devint la risée de Saint-Pétersbourg et l’on put entendre cette comptine : « Sur une commode il y avait un socle. Sur le socle, il y avait un hippopotame. Et sur l’hippopotame, il y avait un imbécile ».
Ces mots, on les dirait écrits par Jean Cuttat. Il y a en effet comme un esprit jurassien qui souffle sur cette histoire russe, et la statue du Tsar pourrait tout aussi bien évoquer la statue d’une sentinelle sise au col des Rangiers.
Tout cela pour rappeler enfin que le cheval jurassien a doublement conquis sa liberté : dans la nature, puis dans les isoloirs. En généalogie politique, on pourrait dire que du Franches-Montagnes qu’il est le résultat d’un croisement entre l’Ours et le Bélier.
Voilà, il ne me reste qu’à vous souhaiter une très belle édition 2016 du Marché-concours.
Nous aurons cette année l’esprit tourné vers Rio, où Steve Guerdat remet son titre olympique en jeu dans une compétition qui, comme un excellent présage, débute aujourd’hui même.
Souhaitons-lui bonne chance et que notre hymne national résonne au bout du monde, par la grâce d’un de nos concitoyens jurassiens.
Je vous remercie de votre attention.