Genève

Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.

« Pour parvenir à mesurer le Temps avec précision, l’humanité a dû s’affranchir du soleil. » Ce n’est pas moi qui le dis, c’est l’historien américain Daniel Boorstin, Prix Pulitzer, dans un ouvrage de référence intitulé Les Découvreurs. Il nous rappelle que l’homme a tout d’abord inventé le cadran solaire. Mais celui-ci n’était pas très fiable.
Surtout placé sur la table de nuit.

Avec le cadran solaire, la durée d’une heure mesurée n’était pas la même partout. Elle variait en outre selon les saisons. Pour vous donner une vague idée, si les CFF calculaient leur horaire à l’aide du cadran solaire, le système serait tellement imprécis que les trains risqueraient d’arriver à l’heure. Les voyageurs ne s’y retrouveraient pas.

Pour accéder au temps universel, il a donc fallu abandonner le soleil et trouver un autre instrument de mesure. C’est ainsi qu’a été créée la toute première horloge. Elle fonctionnait grâce à l’eau. C’était la fameuse clepsydre, avec laquelle on mesurait à Athènes ou Rome l’écoulement du temps d’après la quantité d’eau qui tombait goutte à goutte dans un récipient.

Les horloges à eau étaient déjà bien élaborées d’un point de vue technologique puisque, nous dit-on, 100% des modèles étaient waterproof.

Jusqu’au perfectionnement de l’horloge à pendule au XVIIe Siècle, l’horloge à eau fut sans doute le compteur de temps le plus exact.

Si je vous parle de tout cela, c’est que la grande majorité des touristes qui visitent Genève se demandent toujours quelle est la fonction de cet immense jet d’eau en rade de la capitale mondiale de l’Horlogerie. On peut tout à fait leur répondre qu’il s’agit d’une horloge à eau bloquée sur midi.

Il n’est en tous les cas pas interdit de voir dans le jet d’eau de Genève un hommage symbolique rendu aux tout premiers temps de l’Horlogerie.

Où mieux que dans cette ville pourrait d’ailleurs se rendre un tel hommage ?

C’est la Réforme qui a indirectement offert à Genève son statut de capitale horlogère.

Comme l’écrit Daniel Boorstin : « En 1515, Genève ne possédait encore aucun horloger capable de réparer l’horloge de la cathédrale Saint-Pierre. Peu après 1550, l’aggravation des persécutions contre les Protestants fit affluer les horlogers dans la grande cité suisse, non seulement de France, mais également des Pays-Bas, d’Allemagne et d’Italie. A la fin du XVIe Siècle, Genève comptait quelques vingt-cinq maîtres horlogers, entourés de nombreux compagnons et apprentis. Avant la fin du XVIIe Siècle, plus d’une centaine de maîtres et quelque trois cents ouvriers y produisaient cinq mille horloges chaque année ».

Parmi tous ces horlogers qualifiés arrivés à Genève, il y en avait même un qui possédait un CFC de paysager-fleuriste. Ceci pour évoquer un autre symbole local, l’horloge fleurie, devant laquelle les allergiques genevois se retrouvent pour éternuer ensemble à heure fixe.
Nous célébrons ce soir l’Horlogerie, qui est l’un des fleurons de notre industrie et qui fait la réputation de notre pays à l’étranger. Elle n’est pas que cela.

Elle est aussi le reflet de notre histoire et, dès lors, de notre culture. Sans industrie, il n’est point de prospérité. Mais sans Histoire, ni Culture, il n’est point de société.

Or, si notre société helvétique a eu la chance de gagner en prospérité, c’est aussi, on le lit dans l’histoire de son industrie horlogère, grâce au travail de gens qui ont fui des persécutions et que nous avons accueillis.

Il n’y a aucune raison pour qu’il n’en aille pas de même dans le futur, un futur si proche qu’il est déjà au centre de l’actualité et de toutes nos préoccupations.

Retenons donc les leçons de l’Histoire, au moins aussi précieuses que la plus belle des montres, et souvenons-nous de l’accueil fait jadis à ces migrants dont vous bénéficiez aujourd’hui encore du savoir-faire. L’Histoire nous apprend encore, pour en revenir aux premières horloges à eau, que celles-ci servaient surtout à limiter le temps de parole des orateurs.

Qui sait, l’invention de la montre résulte peut-être d’une crise d’éloquence.

Je vous rassure, je ne tirerai aucun prétexte de cette hypothèse historique pour prolonger inutilement mon allocution, mais j’aimerais profiter encore un peu de cette assemblée de connaisseurs pour dire un dernier mot.

La mesure du Temps est très importante en politique. Elle conditionne toute action.

Vous n’êtes ainsi pas sans savoir que nous jouons en ce moment-même la montre pour réformer notre système de prévoyance vieillesse à l’horizon 2020.

Pour ma part, et je me permets de le dire aux spécialistes que vous êtes, je suis d’avis que l’âge de la retraite pour tous doit être fixé à 34 millions et 164 milles minutes. Et pas une de plus.

Voilà.

Dans une minute, je vais annoncer la grande lauréate du soir. J’observe à cet égard que selon le règlement du Grand Prix de l’Horlogerie de Genève, le vote de l’Aiguille d’Or a lieu à bulletins secrets.

Je m’étonne.

S’il y a un vote qui devrait se faire à main levée, c’est bien celui-ci. Déjà, on verrait beaucoup mieux les montres nominées. Et cela irait dans le sens des traditions : le vote à main levée est en effet à la démocratie ce que l’horloge à eau est à l’horlogerie. Or, sans ces deux grandes institutions, ni vous ni moi ne serions là ce soir.

Je vous remercie.

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