Monthey
Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.
Monsieur le président du gouvernement valaisan,
Madame la conseillère d’Etat,
Monsieur le Président de la ville de Monthey,
Messieurs les conseillers nationaux,
Mesdames, Messieurs,
Cette soirée, avec sa thématique, nous remémore une période heureuse faite d’insouciance. Malheureusement il n’en est pas ainsi pour tout le monde et l’enfance peut alors avoir une autre signification. C’est pour cette raison qu’il me tenait à cœur de participer à ce repas de soutien en faveur de l’Institut international des Droits de l’Enfant.
Pour évoquer l’enfance, il est particulièrement intéressant de relire les souvenirs de Walter Benjamin, un penseur allemand inclassable du début du 20e siècle. Ces textes sont regroupés dans un recueil intitulé Enfance berlinoise. Benjamin y fait notamment l’éloge du jouet. Selon lui, le jouet illustre deux éléments fondamentaux de l’utopie sociale.
D’abord, dans l’espace du jeu, les objets perdent de leur utilité immédiate pour devenir enchantés. L’imagination de l’enfant les transforme. Le jouet dessine alors un art de vivre aux antipodes de la société marchande, où l’objet revêt une utilité. Un siècle plus tard, le jouet est lui-même devenu, en partie, une marchandise.
Mais il y a un second point plus essentiel : on ne joue pas tout seul. On pourrait penser que les temps ont bien changé, notamment avec l’avènement des consoles.
Mais, même dans le jeu électronique, il y a une dimension sociale, fraternelle. Presque l’avènement d’une communauté de destin, le temps d’une fantaisie partagée ou d’un défi réussi.
L’enfant ne joue pas seul. Même seul dans sa chambre, il entretient une conversation avec les personnages qui sont ses partenaires de jeu.
Cette dimension communautaire est frappante. Comme l’est d’ailleurs la mobilité sociale : des jouets de nature différente se rencontrent et participent ensemble à d’infinies aventures.
Mesdames, Messieurs,
Ce que je retiens du paradigme de l’enfant au jouet, c’est cette capacité à réinventer des objets, à créer des mondes. En un mot, c’est le jeu. Et protéger les enfants, c’est peut-être aussi leur donner des moyens matériels (alimentation, santé) et éducatifs qui leur permettent de jouer sans penser à rien d’autre.
La première convention internationale des droits de l’enfant adoptée à Genève en 1924 était sur la même ligne. Dans ses cinq articles, elle stipule que l’enfant doit être mis en mesure de se développer d’une façon normale, matériellement et spirituellement, qu’il doit être nourri et soigné, protégé de toute exploitation. On voit déjà les traits fondamentaux de la sauvegarde de l’intégrité de l’enfant. Mais la dimension communautaire n’est pas oubliée puisque la convention se conclut en prévoyant que l’enfant doit être élevé dans le sentiment que ses meilleures qualités devront être mises au service de ses frères.
Mesdames, Messieurs,
Cette première déclaration internationale indique le chemin. Il s’agit du premier embryon de la reconnaissance des droits de l’enfant. L’actuelle convention internationale des droits de l’enfant ratifiée par la Suisse en 1997 est naturellement plus complexe et plus complète. Elle affirme pour les enfants le droit à la vie, à l’éducation, à la santé, à l’alimentation, à l’eau, à l’identité et aux libertés.
Plus fondamentalement, elle marque l’avènement de l’enfant comme un sujet de droit. Et c’est une vraie révolution historique : que l’on songe à la manière dont on considérait les enfants ne serait-ce qu’il y a quelques générations !
Ce sont ces droits que l’Institut pour les droits de l’enfant souhaite faire rayonner au niveau international. Je suis particulièrement sensible au travail de terrain que vous effectuez dans le quotidien des enfances difficiles du monde. Les enfants ont besoin de nous les adultes pour que, dans leur contact avec les instances judiciaires, tous les enfants, les enfants handicapés, les enfants des rues ou encore les enfants dans le sport puissent faire entendre leurs droits.
Les droits des enfants ne concernent pas que les parents, mais ils sollicitent également le monde de la politique, de la justice, de l’administration, de la formation, ou encore les ONG. Depuis sa création en 1995, l’Institut international des Droits de l’enfant (IDE) se consacre justement à créer ce réseau international et interdisciplinaire propice à concrétiser les droits de l’enfant et à les faire connaître.
La convention internationale ne s’applique pas seulement aux autres. Notre pays est aussi concerné. Je pense notamment à l’article qui permet à l’enfant capable de discernement d’exprimer son opinion pour toute question qui le concerne. Il s’agit d’éléments juridiques très concrets, par exemple dans les procédures de divorce ou les mesures de protection de l’enfance.
Les données disponibles montrent que l’enfant n’est pas systématiquement entendu dans le cadre de procédures judiciaires. Il est également rarement représenté même s’il ne peut pas s’exprimer ou que les parents sont fortement divisés. Il nous appartient de rendre la justice plus aimable avec les enfants, Child friendly comme on dit en anglais.
Le Conseil fédéral est sensible au bien des enfants et la Suisse a institué un rapport fédéral sur l’application de la convention sur les droits de l’enfant. Ce rapport sera d’ailleurs examiné par la commission de l’ONU pour les droits de l’enfant qui fera ses recommandations. Ce sera l’occasion pour la Suisse d’encore mieux faire. Pour tous les enfants, en particulier ceux qui ont besoin de protection.
Mesdames, Messieurs,
Nous le savons, l’enfance, c’est l’espace-temps du jeu, c’est cet âge où les frontières du virtuel et du réel s’estompent. Il est ainsi du devoir de l’Etat non seulement de réprimer les atteintes à l’enfance, mais également de la protéger. La protection de l’enfance et de la jeunesse envers les dangers des moyens virtuels est un axe d’action important qui figure d’ailleurs dans le programme de prévention national « Jeunes et médias ».
Le développement des technologies est fulgurant. Les enfants et les jeunes sont exposés à travers toute sorte de médias. Il convient de mieux les protéger.
Le programme « Jeunes et Médias » se donne justement comme objectifs de définir et de proposer les moyens légaux et de régulation propices à une protection moderne et efficace de l’enfance et de la jeunesse. Mais cette protection obéit également à trois impératifs :
1. Il ne s’agit pas de créer une ligne Maginot entre les enfants, les jeunes et Internet, ou les medias virtuels.
2. La protection doit être ciblée et prendre en compte des mesures différenciées selon l’âge.
3. Elle ne se substitue pas à la responsabilité des parents, ni des jeunes, mais la complète par une information ciblée.
Mesdames, Messieurs,
L’IDE est une pierre à l’édifice d’un monde meilleur. Nous, hommes et femmes politiques, disons souvent que la motivation première de notre engagement est de laisser un monde meilleur à nos enfants. Et j’y compte bien, car n’oublions pas que les enfants d’aujourd’hui seront les retraités de demain. La solidarité entre les générations commence avec les enfants.
Il faut bien entendu promouvoir les enfants comme véritables sujets de droits, et également veiller à les protéger efficacement des violences psychiques et physiques. Mais se soucier des enfants, c’est également les inclure comme partie intégrante du contrat entre les générations.
Nous les politiques devons proposer dès aujourd’hui des solutions aux problèmes de demain qui sont déjà identifiés. La politique de l’autruche ne mène nulle part. La seule politique qui vaille est celle de la solidarité entre les générations. C’est ainsi que je vois le futur de notre pays.
Je vous remercie de votre attention.