Venise

Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.

Discours prononcé en français et en anglais. Texte original, non traduit.

Madame la Conseillère nationale,
Monsieur le Conseiller national,
Monsieur le Conseiller aux Etats,
Mesdames et Messieurs,

Dans Ravage, roman d’anticipation paru en 1943, l’écrivain français René Barjavel se projette dans l’avenir et propose sa vision de Paris dans les années 2050.

Un Paris moderne, entièrement redessiné par un architecte nommé …Le Cornemusier. Le Cornemusier, qui a construit quatre immenses villes gratte-ciel, stratégiquement disposées aux quatre coins de la capitale pour endiguer sa surpopulation: « La Ville Radieuse se dressait sur l’emplacement de l’ancien quartier du Haut-Vaugirard, la Ville Rouge sur l’ancien Bois de Boulogne, la Ville d’Azur sur l’ancien Bois de Vincennes, et la Ville d’Or sur la Butte Montmartre. Des bâtiments qui couvraient jadis celle-ci, seul avait été conservé le Sacré-Cœur, ce spécimen si remarquable de l’architecture du début du XXe Siècle, chef-d’œuvre d’originalité et de bon goût. Délicatement et respectueusement cueilli, il s’était trouvé transporté, tout entier, dans un petit coin de la terrasse du gratte-ciel. Juché au bord de l’abîme, il dominait la capitale de plus d’un demi-kilomètre. (…) Il paraissait d’autant plus beau que les brumes le dissimulaient davantage ».

Si ce Le Cornemusier et sa propension au gigantisme avaient réellement existé, c’est sur un billet de 1’000 francs suisses et non comme Le Corbusier sur un simple billet de 10 francs suisses.

L’extrait que je viens de lire est doublement intéressant. Barjavel ne se contente pas de dénoncer un modernisme absurde qui dévore les espaces verts et détruit les quartiers pittoresques. Il semble également déplorer certains des canons esthétiques du passé, comme ici la Basilique du Sacré-Cœur de Montmartre, monument extravagant dont on peut se demander, aujourd’hui encore, s’il ne gagnerait effectivement pas à disparaître dans les brumes célestes.

La construction de la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre s’est achevée en 1914 et la question de savoir si elle constitue ou non une réussite architecturale n’est donc pas même résolue que, 100 ans plus tard, en 2014, les curateurs du Salon suisse de la Biennale de Venise, les architectes et urbanistes Hiromi Hosoya et Markus Schaefer, nous pressent déjà de dire ce qu’il adviendra de l’architecture dans un siècle, en 2114 ! Tout cela va beaucoup trop vite pour moi. N’oubliez pas que je ne suis pas un architecte, mais un homme politique… suisse.

L’architecte et l’homme politique sont tous deux des bâtisseurs, mais, n’évoluant pas sur un même plan, leurs points de vue divergent. Si leurs idées semblent sans cesse se croiser, elles ne se rejoignent jamais tout à fait, un peu comme ces fameux escaliers des Prisons imaginaires (« Carceri d’inventione ») de Piranesi, dessinées ici même, à Venise.

De mon point de vue, comme nous le suggère Barjavel, le modernisme n’a de sens que s’il se confronte au passé. L’architecture et l’urbanisme sont en effet liés à ce qui a déjà été construit. Dans le jargon technocratique qui est le mien, c’est ce que l’on nomme l’aménagement du territoire. L’homme politique est conditionné par l’aménagement du territoire, qui n’est pas exactement le meilleur ami de l’architecte.

Si une loi sur l’aménagement du territoire avait existé au temps des pharaons égyptiens, les Pyramides n’auraient pas été construites avec des blocs de pierre, mais avec du sable, pour respecter le plan de zone. Il n’en resterait probablement plus grand-chose aujourd’hui.

Ladies and Gentlemen

Guided by an eye for aesthetics to enhance functionality, architects see themselves as visionary artists. More so now than in the past, they have to see into the future and continually plan towns in their heads.

I can’t really comment on how architectural techniques and concepts will evolve over the next hundred years. But I can imagine that in 2114 Switzerland’s urban landscape will, to varying degrees, be influenced by developments in laws and regulations. These are likely to take into account a host of factors such as population growth, the mixing and ageing of populations, environmental constraints, climate change, even the fight against avian flu if we systematically begin to build upwards.

The question posed by the curators of the ‘Salon suisse’ turns out to be an equation with dozens of unknown factors. In fact I’m surprised not to see a single mathematician among today’s speakers.

Esteemed architects, a major construction site awaits you today. I look forward to seeing all your ideas develop. I look forward to it all the more in fact, as it seems I don’t have to wear a hard hat to do so.

Thank you. I hope you enjoy the rest of the morning.

Icônes : Icons8