Locarno

Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.

Monsieur le Syndic de Locarno,
Monsieur le Président du Festival de Locarno,
Monsieur le Directeur,
Mesdames et Messieurs,
Amis du cinéma,

Nous ouvrons ce jour la 67e édition du Festival de Locarno, notre grand festival de cinéma en Suisse. Jean-Luc Godard ne l’a pas dit, mais il aurait très bien pu le dire : « pour voir des films, un grand Locarno vaut mieux qu’une petite lucarne ».

Le Festival de Locarno est important. Il contribue à l’épanouissement du cinéma suisse. Pour le comprendre, il faut remonter un peu le temps.

Dans une fameuse Histoire du cinéma mondial, le critique et historien du cinéma français Georges Sadoul s’est essayé au recensement chronologique des films du monde.

Le premier film suisse qu’il mentionne date de 1918 et s’intitule : Le Cercle de la mort. Un titre frappé du sceau de la fatalité qui laisse présager d’un isolement à très long terme. On peut vraiment dire que notre cinéma part de loin. Il n’est pas inintéressant de relever que Le Cercle de la mort a été réalisé par Alfred Lindt, dont le nom suggère que notre pays se destine en réalité à tout autres industries que celle du cinéma.

Quelques années plus tard, sort en 1925 La Puissance du travail, comme une invitation cinématographique à cultiver sérieux et labeur, qualités helvétiques s’il en est. Il est réalisé par Jean Choux, ceci pour ne pas nous faire oublier non plus que la Suisse est promise à l’exploitation des champs bien plus qu’à celle des salles de cinéma.

Nos autorités politiques ont pour leur part mis du temps à comprendre que le cinéma était un art.

Historien du cinéma suisse, Freddy Buache, ancien directeur de la Cinémathèque suisse et co-directeur du Festival de Locarno, rapporte les propos que tenaient le conseiller fédéral Robert Haab au début de l’année 1929 : « mon attention a été attirée d’une façon favorable sur l’utilité du cinéma après avoir vu un film sur les autocars postaux en montagne. La bienfacture des films m’a frappé, ils sont vraiment très bons et je ne crois guère qu’il y ait un moyen plus avantageux à tous égards de faire connaître davantage à l’étranger, l’incomparable beauté de nos sites et le perfectionnement de nos voies et moyens de communication ».

Le cinéma suisse est alors vu comme un sous-secrétariat de l’office des postes, sous-secrétariat dont la compétence sera toutefois sérieusement mise en cause avec la sortie, en 1940, du film Lettres d’amour perdues.

Apparaît le Festival de Locarno à la fin des années 40.

Sa programmation d’avant-garde et la compétition internationale permettent au cinéma suisse de grandir en se confrontant à l’excellence, souvent même à l’insolence, qui est l’un des ingrédients essentiels de tout art.

Toujours selon Freddy Buache, le Festival de Locarno s’est au départ efforcé, « sans argent », de lutter contre le sous-développement que connaissait notre pays en matière de culture cinématographique. En primant certains films, il aurait même fait preuve de subversion : une subversion salutaire. Ainsi, en 1959, c’est le réalisateur Marco Ferreri, l’un des plus authentiques provocateurs du 7e art qui est récompensé, avec son film El Pisito (l’Appartement).

Cet acte révolutionnaire locarnais aurait-il eu lieu si le scénariste du film ne s’était pas appelé Rafael Azcona, un nom à très forte connotation locale ? Comme si le Festival saluait sa terre d’accueil.

Car le Festival de Locarno ne contribue pas seulement à l’épanouissement du cinéma suisse. Il fait également rayonner toute une région, incitant de la plus subtile des manières les gens à s’y rendre.

Arrêtons-nous un instant sur certains des films qui ont été récompensés ici.

Prenons au hasard Le Grand Soir (Francis Reusser, 1976). L’on ne peut s’empêcher de faire le lien entre un tel titre et une projection d’ouverture sur la Piazza Grande. Le Silence est d’or (René Clair, 1947) évoque la communion muette des milliers de spectateurs devant l’immense écran en plein air, quand, soudain, « le silence est dehors ». L’Illumination (Krzysztof Zanussi, 1973), c’est le faisceau des images colorées qui déchire la nuit et s’en vient danser sur la toile. Quant au Höhenfeuer (Fredi Murer, 1985), c’est le mariage flamboyant du soleil couchant et des premières étoiles dans le ciel au-dessus des têtes, qui achève de peindre ce décor grandiose et baroque. Cet insolite et bel endroit, au fond plus étrange peut-être même que le paradis, Stranger than paradise (Jim Jarmusch, 1984).

On le constate, la liste des films primés au Festival n’est rien d’autre qu’une invitation à revenir sans cesse à Locarno pour y profiter de sa douceur de vivre, sa Dolce Vita.

Après Ferreri, comment en effet ne pas évoquer Fellini et tout le cinéma italien de l’après-guerre, qui a largement contribué au succès du Festival de Locarno, y dépêchant ses plus grands réalisateurs et aussi, pour le plaisir des journalistes et des photographes, ses plus belles actrices.

Le Festival de Locarno, et donc à travers lui le Tessin, doit beaucoup à la culture italienne: sa légende se nourrit de ce voisinage et à quelques mois de la tenue de l’exposition universelle de Milan en 2015, qui suscite ici quelques réticences, il serait hautement regrettable que le Tessin n’y participe pas. Le représentant que je suis de l’Etat fédéral avait à cœur de venir vous le dire sur vos si belles terres.

Pour reprendre le titre d’un film co-écrit par Marco Ferreri et Rafael Azcona, que je citais tout à l’heure, il faut que d’un point de vue culturel, le Tessin continue à se tourner vers l’Italie: « Aujourd’hui, demain et après-demain » (« Oggi, domani, dopodomani »).

Merci de votre attention, et très bon festival.

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