Fribourg
Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.
Mesdames, Messieurs les architectes,
Mesdames, Messieurs les politiques,
Chers invités,
Dans un recueil de récits judiciaires intitulé L’Imitateur, l’écrivain autrichien Thomas Bernhard nous rapporte l’affaire suivante :
« Les maires de Pise et de Venise s’étaient mis d’accord pour donner un choc aux visiteurs de leurs villes qui, depuis des siècles, ont été régulièrement emballés par Pise aussi bien que par Venise, et ils avaient décidé de faire transporter et installer à Venise la Tour de Pise et à Pise le Campanile de Venise, en grand secret et de nuit. Mais ils n’avaient pas pu tenir leur projet secret, et, la nuit même où ils voulaient faire transférer la Tour de Pise à Venise et le Campanile de Venise à Pise, ils avaient été internés d’office, comme il se doit le maire de Pise à l’asile de Pise et le maire de Venise à l’asile de Venise. Les autorités italiennes avaient su traiter l’affaire avec la plus grande discrétion ».
Pour amusante qu’elle soit, cette petite fable fait réfléchir.
Elle tend tout d’abord à démontrer qu’une ville se caractérise aux yeux du monde par ses monuments, ici deux magnifiques tours italiennes dressées dans le ciel de l’Histoire. Bien plus qu’une simple curiosité touristique, les monuments sont la principale marque d’identité des villes.
A San Francisco, les ponts sont rouges bien avant que le soleil ne se couche, à Barcelone, les façades des plus belles maisons sont courbes, à Paris, les gratte-ciels ont quatre pattes, tandis qu’à Rome ou Athènes, la plupart des temples sont d’émouvants champs de cylindres. Toutes ces monumentales marques identitaires sont nées d’un savoir-faire humain et culturel. On les doit à des génies, architectes ou ingénieurs, qui ont eu nom Joseph Strauss, Gaudi, Gustave Eiffel, ou, plus loin de nous, Apollodore de Damas ou Phidias.
En tant que marques identitaires, les monuments constituent pour ainsi dire l’ADN culturel de nos villes. Dans la fable de Thomas Bernhard, les maires de Pise et de Venise tentent de bouleverser le code génétique de ces deux villes, tels deux savants fous. C’est du reste cette seule dernière qualité que l’on reconnaîtra chez eux. Leur savant projet finissant, comme tant de projets utopiques, classé dans la discrétion et l’oubli.
Toute autre est notre démarche du jour. Souhaitant en effet apporter lumière et reconnaissance au travail créatif de nos architectes et ingénieurs romands, nous espérons bien que les œuvres distinguées contiendront un peu de folie et un brin d’utopie.
De l’utopie, il en faudra forcément pour construire à l’avenir en Suisse romande. Conséquence de l’accroissement démographique, le tissu urbain se développe dans toute la Suisse et il serait regrettable que Saint-Gall devienne une banlieue de Genève. Nous sommes à l’aube d’une époque où il s’agit impérativement de revoir notre urbanisme. L’exiguïté de notre territoire ne nous permettant plus de nous étendre, il va falloir se réinventer autrement.
Vous, architectes, ingénieurs et urbanistes, n’aurez pas que le seul défi de l’accroissement démographique à relever, il vous faudra solutionner bien d’autres problèmes, techniques, écologiques ou socio-culturels.
L’accès au logement doit ainsi être garanti, notamment pour les gens en situation précaire et les personnes âgées, de plus en plus nombreuses. Ces deux catégories finissent malheureusement souvent par se rejoindre. Il s’agira dès lors de créer de nouveaux logements, non seulement adaptés mais également moins chers.
Les politiques devront aussi faire preuve d’un peu d’utopie. Au niveau fédéral, de nouvelles lignes directrices devront être tracées, dans le sens d’une culture nationale de construction, ce qui sera discuté ces prochaines années dans le cadre d’un second message culture. Ces réflexions nous conduiront à répondre à tous ces nouveaux défis et à repenser notre politique d’aménagement du territoire.
Comme le suggère encore Thomas Bernhard dans sa fable, c’est peut-être là folie des politiques que de vouloir combattre ce qui est établi.
S’il est un défi primordial, c’est bien celui de l’environnement. L’homme doit impérativement construire en harmonie avec la nature. Prenons exemple sur le grand architecte japonais Tadao Ando. Il a tout récemment déclaré que ses architectures étaient « ouvertes au vent, à la lumière et à l’ombre ». Selon lui, l’architecture est un dialogue avec la nature. L’art, la terre et le paysage sont totalement liés et l’essence même de l’architecture, c’est d’épouser l’œuvre de la nature pour se fondre en elle.
L’intégration harmonieuse du bâti dans la nature, c’est aussi cela que nous souhaitons honorer ce soir.
Tadao Ando soutient également que l’architecture est une affaire de géométrie et de spiritualité et que, en ceci, elle est un langage universel. Cela est particulièrement vrai dans notre pays fédéral. La présente cérémonie ne doit pas nous faire croire que l’architecture romande se « distingue » par rapport aux autres types d’architectures dans notre pays. L’architecture romande se nourrit au contraire de toutes les cultures nationales. Il me plaît du reste à penser que dans le petit monde de l’architecture helvétique, il y a beaucoup moins de rivalité culturelle qu’entre deux villes d’Italie du Nord. Le mariage de ces cultures ne devrait donc pas conduire à l’internement.
Pour moi, le terme « distinction » est au contraire un terme d’élégance. Une distinction constitue moins une récompense qu’une reconnaissance du travail accompli. La seule et véritable récompense serait que vos œuvres fassent un jour la fortune des vendeurs de cartes postales, comme le Campanile de Venise ou la Tour de Pise.
A ce propos, s’il y a une seule question à laquelle la fable de Thomas Bernhard ne répond pas, c’est celle-ci, et elle est fondamentale. Pourquoi la Tour de Pise penche-t-elle ? On peut douter que c’était là la volonté initiale de ses constructeurs, Giovanni di Simone et Bonanno Pisano. L’explication, je la tiens d’un habitant de Venise : depuis des siècles, les visiteurs montés au sommet de la Tour de Pise s’agglutinent tous du même côté, s’appuyant contre le bord pour tenter d’apercevoir Venise. Alors forcément, au bout d’un moment…
Voilà, je crois qu’il est temps d’en terminer avec cette amusante petite fable avant que nous ne devenions tous fous.
Je vous remercie de votre attention.