Champéry

Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.

Messieurs les Conseillers nationaux,
Monsieur le Directeur,
Mesdames, Messieurs,

A Paris, la station de métro « Arts et Métiers » est l’une de mes préférées. C’est un décor de cinéma en plein 3e arrondissement. Le plafond voûté est orné de hublots et de plaques de cuivre étincelant. On se croirait dans le Nautilus du capitaine Nemo. Ou dans les Temps modernes de Chaplin. Le Paris du 21e siècle disparaît. Soudain, le Paris de la révolution industrielle resplendit.

La révolution industrielle, c’est le temps de l’inventivité et de l’audace. C’est le temps des arts et métiers. « Les arts et métiers » est une expression qui date du 18e siècle. Les nouvelles techniques excitaient les imaginations. L’homme s’arrachait à la terre et aux anciennes superstitions. Les arts et métiers, c’était la promesse d’un monde maîtrisé et raisonné. Cette expression conserve sa pertinence: combien de carrossiers ou de boulangers pratiquent leur métier comme un art !

Les petites et moyennes entreprises sont les héritières directes de cette histoire. Votre organisation participe à cette tradition. La plupart des PME n’ont de réputation qu’auprès de leurs clients. Elles ne font pas les gros titres de la presse et pourtant, depuis des siècles, elles sont l’épine dorsale de notre économie.

A travers les pôles d’éducation supérieure, les PME sont toujours à la pointe de l’innovation. Cela leur permet d’acquérir des clients dans le monde entier. Combien de sociétés suisses sont fournisseurs de géants comme EADS ou Boeing !

Leur compétitivité se fonde sur une culture d’excellence qui commence dès l’apprentissage: l’excellence dans l’innovation autant que dans la tradition. C’est notamment grâce aux PME qu’une formation professionnelle de qualité est garantie pour un très grand nombre de jeunes.

Dans chaque PME, il y a des entrepreneurs et des employés qui prennent des risques. Ces risques, notre société leur permet de les prendre le plus sereinement possible. L’Etat assure le cadre juridique. Les banques assurent les crédits de financement. Les assurances assurent les dégâts. Les associations assurent la promotion et la défense des droits. Et les assurances sociales assurent les retraites et l’invalidité mais aussi la paix sociale.

Cet équilibre des risques a été mis à mal par la crise financière. De nombreuses entreprises en ont fait les frais, bien malgré elles. Elles ne peuvent pas se cacher derrière un « too big to fail ». Pourtant, ce n’est pas parce qu’on est une SÀRL qu’on ignore la notion de responsabilité !

Cette crise a semé l’incertitude chez les employeurs autant que chez les employés. financer leur croissance sont plus difficiles à obtenir. Pour les employés, l’avenir dépend entre autres de la globalisation.

La conjoncture est ainsi dominée par une complexité croissante des mécanismes économiques et sociaux.

Cette complexité est née, elle aussi, de la révolution industrielle. A un monde stable, local et familial a succédé un monde plus instable, plus vaste et plus individuel. De tels bouleversements sont à l’origine des grands progrès politiques et sociaux du 19e siècle.

Il faut y trouver l’un des fondements de notre Constitution: c’est notre contrat politique. Ils sont également le fondement de notre système de prévoyance vieillesse: c’est notre contrat économique.

C’est exactement ce que souligne Victor Hugo lorsqu’il déclare: « Si la nature s’appelle providence, la société doit s’appeler prévoyance ». Sans cette prévoyance, sans assurances sociales durables, nous revenons à une nature sauvage, à la loi du plus fort.

C’est le coeur de notre responsabilité politique et économique. Nous prenons tous des risques. Si elles ne prenaient aucun risque, les PME ne pourraient plus investir dans l’innovation. Mais nous prenons ces risques parce que nous pouvons compter sur notre système de prévoyance. Il nous appartient d’assurer que cette équation reste valable pour les générations futures.

Mesdames et Messieurs,

Des choix stratégiques s’imposent pour garantir la survie de notre système de prévoyance. L’espérance de vie s’allonge d’année en année. Le rendement des caisses de pension n’est plus celui qu’il a été par le passé. Le nombre d’actifs ne cesse de diminuer par rapport au nombre de retraités. Les habitudes des employés changent: ils veulent pouvoir prendre leur retraite avec plus de flexibilité.

Les dernières études traduisent une réalité répartie en trois tiers à peu près égaux: un tiers des employés désirent prendre leur retraite avant 65 ans, un tiers désirent la prendre au-delà de 65 ans, et un tiers désirent la prendre à 65 ans. Tout cela nous indique que des choix décisifs doivent être faits. Le Conseil fédéral est préparé à les assumer.

Le président Kennedy a dit un jour: « C’est lorsque le soleil brille qu’on doit réparer le toit ». Aujourd’hui, le temps est en train de changer. Vous pouvez me croire sur parole: je suis aussi responsable de l’Office fédéral de météorologie ! Au-delà de 2020, l’équilibre de l’AVS sera compromis si rien n’est entrepris.

Le temps qui nous sépare de cette échéance doit être mis à profit. Ce temps doit être celui de la concertation et de la détermination: la concertation pour trouver des compromis ; la détermination pour ne pas manquer la cible.

Les grandes réformes de l’AVS et de la prévoyance professionnelle ont toutes échoué depuis 15 ans. Chaque échec est le résultat d’une proposition de petite « réformette », extraite de son contexte. Aujourd’hui, l’enjeu est donc de proposer une réforme globale du 1er et du 2e pilier.

Mesdames et Messieurs,

Il n’y a pas d’autre moyen que de proposer cette réforme globale comme telle. Car à la fin, ce qui compte pour chacun d’entre nous ce n’est pas tel ou tel détail technique relatif au 1er ou au 2e pilier, mais bien combien nous toucherons chaque mois lorsque nous serons retraités.

Avec la réforme Prévoyance vieillesse 2020, le Conseil fédéral met en avant deux objectifs principaux: le maintien du niveau des prestations d’une part ; et la consolidation financière des assurances sociales d’autre part. Il est impératif de combiner la composante humaine et la perspective comptable de cette réforme pour mieux l’envisager.

L’alignement de l’âge de la retraite des femmes sur celui des hommes est nécessaire à moyen terme. La réalité démographique nous y incite fortement. Les employés suisses plébiscitent d’ailleurs une telle mesure. En contrepartie, nous voulons que les employés à bas revenu qui cotisent depuis longtemps puissent partir plus tôt. Or les femmes représentent à peu près les trois quarts de cette catégorie d’employés.

D’autre part, la déduction de coordination de la LPP doit être abaissée. Cela doit permettre aux personnes qui travaillent à temps partiel ou qui ont plusieurs employeurs de cotiser elles aussi pour améliorer leur retraite. Parmi elles, de nombreuses femmes également.

L’augmentation échelonnée de la TVA pour assurer le financement de l’AVS est un autre élément central de cette réforme. Cette mesure possède le double avantage d’être équitable et réaliste. Equitable, parce que la totalité de la population y contribue sans aucune discrimination ; les touristes y contribuent également, et sans aucune contrepartie.

Et puis cet élément est réaliste pour plusieurs raisons. D’abord parce que cette augmentation interviendra en deux temps, de manière à en limiter l’impact sur le pouvoir d’achat des Suisses: un point dès l’introduction de la loi, puis un autre point autour de 2030. Réaliste, aussi, parce que nous tâcherons de tenir compte des différents taux de TVA.

Le Conseil fédéral examinera encore cette problématique. Réaliste, enfin, parce que cette augmentation se limite à deux points en tout, répartis sur plusieurs années. Et si une cause nationale justifie de telles mesures, c’est bien le financement de l’AVS.

Je l’ai évoquée tout à l’heure : la flexibilisation du départ à la retraite. Pour autant, le relèvement de l’âge de la retraite à 67 ans ou plus semble irréaliste pour le Conseil fédéral.

Cette idée rencontre même une opposition farouche parmi les employeurs. Selon une récente étude, 70 % d’entre eux veulent conserver la limite de 65 ans.

Au-delà de cet âge, le travail ne peut s’effectuer que sur une base volontaire et éventuellement à temps partiel. Les employeurs, surtout ceux de petites entreprises, craignent qu’un relèvement de l’âge de la retraite ne pèse sur l’avancement et la motivation des plus jeunes.

Vous le constatez, tous ces éléments jouent un rôle précis dans le mécanisme qui doit servir la réforme. Mais présentées isolément, aucune de ces mesures ne serait acceptée en votation populaire. Elles ne peuvent être envisagées que dans le cadre d’un ensemble équilibré, par la concertation. Pour cela, le gouvernement et les milieux économiques doivent travailler main dans la main.

Mesdames et Messieurs,

Face à la retraite, nous ne sommes pas employeurs ou employés. Nous sommes tous des citoyens, en quête de sécurité. Nous avons tous besoin d’avoir une confiance totale dans notre système de prévoyance. La retraite, c’est le patrimoine des Suisses qui n’en ont pas.

Les jeunes qui débutent leur vie active et qui paient aujourd’hui pour les retraités doivent être certains de pouvoir, le jour venu, bénéficier à leur tour d’une retraite décente.

En prenant les choses globalement, nous assurons une concertation engagée de toutes les parties, sur toutes les mesures. La concertation prend du temps: c’est ce qui en fait la valeur.

En nous y attelant dès aujourd’hui, nous n’y serons pas forcés demain. Nous resterons libres de nos choix. C’est-à-dire, comme le disait le navigateur Eric Tabarly, libres « d’accepter les contraintes que l’on a choisies ».

Le Conseil fédéral veut assurer cette réforme en suivant un agenda volontaire et réaliste. Dès la fin 2013, ce projet partira en consultation auprès des partis et des associations. Il sera ensuite soumis au Parlement, qui pourra en commencer l’examen dès la fin 2014.

Ensuite ce sera au peuple de se prononcer. En comptant sur l’engagement de toutes les parties, cette réforme pourrait être achevée bien avant le seuil de 2020. Tout dépend de notre sincérité et de notre engagement pour la mener à bien.

Notre vitalité économique fonctionne grâce à des entreprises innovantes et fortes. Notre compétitivité repose sur des employés qualifiés et confiants dans leur avenir. Notre stabilité dépend de notre capacité à nous retrouver au milieu du chemin.

La révolution industrielle a été suivie, j’en parlais tout à l’heure, par de vifs combats sociaux. Notre histoire est toute entière traversée par ces énergies contraires et constructives. L’expérience nous apprend en effet que ces énergies s’additionnent plus qu’elles ne s’opposent. Cela réclame des qualités particulières de la part de chacune et chacun d’entre nous. On ne peut être ni dogmatique, ni indécis. Cet exercice délicat fait plus appel aux arts qu’au métier, si vous me passez l’expression.

Lorsque la discussion sur l’AVS a commencé, certains ont pensé que c’était une folie. La mise en place de lʼAVS a été une entreprise ardue et de longue haleine. L’affrontement entre revendications sociales et réticences dictées par une pensée fédéraliste a animé le débat pendant un bon demi siècle et il a fallu consentir des efforts inouis pendant les années d’après-guerre pour pouvoir introduire cette assurance sociale au 1er janvier 1948.

Mais qui, aujourd’hui, serait prêt à remettre en cause nos assurances sociales ? Pour garantir leur pérennité, il nous faudra donner raison au philosophe vaudois Alexandre Vinet qui disait: « Les fous du passé sont les sages de l’avenir ».

Je vous remercie de votre attention

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