Berne
Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.
Discours prononcé en français, avec une citation en allemand. Texte original, non traduit.
Monsieur le Président de la Société fribourgeoise de Berne,
Monsieur le Président de la Communauté francophone de Berne et environs,
Madame la Conseillère nationale,
Mesdames, Messieurs,
Une langue n’est pas seulement une langue. Une langue est plus qu’une langue. Elle porte une culture, elle exprime une manière de voir le monde. Et la même langue n’est pas identique partout. Être francophone en Suisse ou en France, à Bruxelles ou à Québec n’est pas la même chose.
Das Deutsche ist keine abgeschlossene Sprache, es entsteht immer wieder neu, und wir haben das Recht, es immer wieder neu erstehen zu lassen ; doch das begreift der Welsche nicht, er lebt in einem anderen sprachlich Kulturkreis, er „besitzt“ Sprache, das Französische ist im Gegensatz zum Deutschen eine wesentlich abgeschlossene rhetorische und nicht karakterisierende Sprache. So ist nun der Graben zwischen Deutsch und Welsch eben da.
L’allemand n’est pas une langue fermée, elle naît toujours neuve. Nous avons le droit de la faire toujours naître. Mais ça, le Welsch (Romand) ne le saisit pas. Il vit dans une autre sphère culturelle linguistique. Il « possède » la langue.
Au contraire de l’allemand, le français est fondamentalement une langue rhétorique fermée et uniforme. C’est précisément là que réside le fossé – Graben – entre l’allemand et le français (ou entre le suisse-allemand et le romand).
Pour un artiste du langage comme Friedrich Dürrenmatt, le Röstigraben n’est pas une question de goût culinaire, mais une différence linguistique. Or, il ne s’agit pas que de langues différentes, car la langue exprime également une dimension identitaire et culturelle.
Mesdames, Messieurs,
Chaque jour de ma vie politique, je fais l’expérience passionnante de cette différence irréductible. Or, pour moi, ce n’est pas un fossé ni un antagonisme. Être différents ne signifie pas entretenir un différend. Je ne suis d’ailleurs pas partisan de la guerre des tranchées. J’ai en effet placé mon action de ministre sous le signe du mouvement. Je m’ingénie particulièrement à faire bouger les lignes, pour filer la métaphore.
Ainsi en va-t-il de la très délicate question linguistique en Suisse, et plus spécialement dans les territoires bilingues. A mon sens, et mon expérience quotidienne me le confirme, la meilleure défense, c’est l’attaque.
Mesdames, Messieurs,
La meilleure manière de faire entendre notre langue, c’est la promotion du bilinguisme.
Je ne parlerais ainsi pas de la défense de la minorité linguistique – pas plus que de la défense des acquis-, mais de la promotion de notre langue, et par conséquent de notre culture. En effet, une langue demande toute une armature complexe que des années d’école nous permettent de maîtriser … plus ou moins. Mais une langue recèle également une culture et une émotion.
Cette émotivité linguistique débouche sur de savoureux paradoxes. Une récente étude américaine nous apprend ainsi qu’on prend de meilleures décisions dans une langue étrangère, car nous nous laissons moins parasiter par des émotions négatives comme la peur d’entreprendre. C’est également ce lien émotif qui permet, selon le comique Massimo Rocchi, de déceler un Alémanique ou un Romand. Il suffirait de frapper son pouce avec un marteau et d’écouter le juron qui s’en suivrait.
Mesdames, Messieurs,
La Suisse est un pays plurilingue, non pas seulement de fait, mais surtout de droit. La diversité linguistique est ancrée dans notre texte le plus précieux et dont le titre dit tout. C’est bel et bien la constitution qui constitue un pays, si vous me passez cette redondance.
J’aime ce plurilinguisme, car il dessine une identité plurielle. La langue n’est pas seulement une langue, elle est également une politique. Et c’est pourquoi, la Babel fédérale constitue un modèle à promouvoir. Je suis particulièrement rétif aux tentations de la lingua franca ou à une quelconque langue universelle.
Je m’engagerai toujours pour que la première langue étrangère apprise dans les écoles de notre pays soit l’une des langues nationales.
On peut bien entendu négocier des points techniques dans une lingua franca, comme par exemple le BASIC (british american scientific international communication) inventé dans les années 30 pour les fonctionnaires indiens. L’anglais fade et chétif des négociations européennes est bien sûr utile. Mais quand il s’agit de construire une identité, ou plus simplement de partager nos richesses culturelles, cette langue montre toute l’ampleur de son artifice.
Mesdames, Messieurs
Notre démocratie est justement admirable pour le souci et le respect des membres qui la composent. Elle est très précisément plurilingue.
Friedrich Dürrenmatt soulignait que la différence entre les Romands et les Alémaniques tient à leur langue.
Mais j’ai envie de défier cet écrivain caustique, qui nous trouve trop figés dans notre langue. Je vous citerai alors avec délice Mme de Staël qui a très bien analysé les deux démarches dans son ouvrage De l’Allemagne (1813) :
« Aucune autre langue que le français n’est si claire et si rapide, n’indique plus légèrement et n’explique plus précisément ce qu’on veut dire. L’allemand se prête beaucoup moins à la précision et à la rapidité de la conversation. »
En effet, par sa structure l’allemand demande qu’on attende la fin de la phrase pour être compris. Tout au contraire, la conversation française tire sa virevoltante ingéniosité du fait d’être interrompu dans sa phrase. Elle « force à dire vite ce qu’il importe de faire comprendre ».
Foin de grammaire, permettez-moi de vous détailler une autre différence. C’est un écart lexical captivant. En français, le mot « réalité » vient du mot latin « res », qui signifie chose. L’allemand dit quant à lui « Wirklichkeit » du verbe « wirken ». La réalité est alors pour un francophone un état de chose alors qu’elle est pour un germanophone une effectuation. Mais comme les langues sont rusées, n’en concluez pas qu’un francophone est conservateur, arcbouté sur la défense des acquis, et un dialektophone un pragmatique ! Vous auriez linguistiquement tout faux, car « pragmatique » provient d’un mot grec « pragma » qui se traduit en latin par « res », réalité !
La presse suisse aime à caractériser mes initiatives politiques comme de la Realpolitik. Après ce développement, vous comprenez à quel point j’en suis flatté, car je n’y entends aucune trace de conservatisme, ni de réalisme timoré. Derrière Realpolitik, j’entends bien Wirklichkeitspolitik. Et effectivement, je crois profondément qu’action et réalité sont une même chose.
Mesdames, Messieurs,
J’en appelle au bilinguisme, ou au plurilinguisme, mais je ne vise pas le bilinguisme du minoritaire qui doit nécessairement s’adapter à la langue dominante pour gagner de l’influence. Non, c’est également au bilinguisme de l’autre que je m’adresse. Le bilinguisme, comme toute relation, fonctionne à double sens. En direction des francophones, mais aussi des germanophones. Des artistes comme le chanteur Stephan Eicher ou le rappeur Greis vous le diront … en cadence… et dans toutes les langues nationales.
Aujourd’hui, nous, les minoritaires francophones, faisons envie par la promotion de notre langue et de notre culture. Nous disons aux Alémaniques : vous aussi vous pouvez adopter la Welschattitude et peut-être qu’en tendant l’oreille, vous entendrez autre chose que d’interminables subtilités rhétoriques.
Mesdames, Messieurs
Une langue n’est pas qu’une langue, et par chance la Suisse n’est pas monolingue. Promouvoir la multiplicité linguistique, c’est pour moi affirmer l’identité plurielle de notre pays. En tant que ministre de la culture, je trouve particulièrement important que toutes les langues trouvent à s’exprimer. Loin d’être le tombeau de la Suisse, le Graben linguistique de Dürrenmatt est l’expression d’une diversité rebelle, à l’image de la Suisse. Alors, oui, continuons de nous parler chacun dans notre langue, et faisons en sorte au niveau politique que soit donnée à toutes les Suissesses et à tous les Suisses la faculté de se comprendre, notamment par une éducation de qualité.
Et puisque Mme de Staël s’est entretenue avec Goethe, permettez-moi de porter ce toast faustien : « celui qui ne sait aucune langue étrangère ne sait pas sa propre langue ».
Merci de votre attention.