Zermatt
Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.
Discours prononcé en français et en anglais. Texte original, non traduit.
O bios politikos, Mesdames, Messieurs, la vie politique !
La vie politique est devenue aujourd’hui une expression ambiguë. Dans la langue des médias, elle désigne l’actualité politique, les événements qui rythment le débat politique. Mais la vie politique a également, parfois, une connotation éthique. Elle caractérise tout ce qu’implique un comportement approprié. Cette conception sous-entend qu’il y a une vraie vie politique, et elle est invoquée lorsqu’il s’agit de dire ce qu’est un comportement adéquat.
Les Grecs — de l’Antiquité — énonçaient plus simplement que « de toutes les activités nécessaires à la société humaine, deux seulement sont politiques et constituent la vie politique. Ces deux activités sont l’action et la parole, qui font le propre de l’homme. » Seule la parole permet d’échanger ensemble et de se persuader de l’horizon d’action que nous choisissons. Seule l’action nous fait éprouver la communauté de destin comme un lien permettant de créer de nouvelles solidarités.
Donner une expression concrète à l’aspiration commune à de nouvelles formes d’être ensemble, tel est le sens de mon action politique. Avec Hannah Arendt, je crois en effet qu’« il n’y a de politique que là où les hommes se reconnaissent mutuellement comme des citoyens, se situant ensemble sous l’horizon d’un monde commun ».
Ainsi la politique est-elle appelée à s’adresser à tout le monde. Elle est également cet art qui permet le partage des biens communs, pour qu’ils restent propriété de la communauté. Seul l’Etat peut garantir au long cours cet accès universel aux biens communs.
Comme le chante Leonard Cohen dans « Democracy », l’une de ses œuvres les plus célèbres :
Sail on, sail on
O mighty Ship of State!
To the Shores of Need
Past the Reefs of Greed
Through the Squalls of Hate
Sail on, sail on, sail on, sail on
Garantir à tous un accès aux biens communs peut sonner comme une phrase grandiloquente et creuse. Mais songeons simplement aux biens naturels qui appartiennent à tout le monde, comme l’eau par exemple. Il s’agit de faire en sorte que ces ressources ne soient pas privatisées, mais mises en commun. Voilà un exemple de bien commun. Je n’ignore pas que cette problématique de l’eau se pose de manière particulièrement aiguë au niveau mondial puisque plus d’un milliard d’être humains sont privés d’eau potable. Les conséquences sanitaires sont dramatiques puisque, dans le monde, 15 000 personnes dont 6000 enfants meurent chaque jour des suites de maladies liées au manque d’eau potable (source Unesco).
Mais les biens communs ne sont pas seulement matériels, ils sont aussi immatériels. La culture en fait partie. C’est pourquoi l’Etat met en œuvre une politique culturelle qui permette une appropriation commune de l’art, notamment par des institutions accessibles au plus grand nombre, comme des bibliothèques ou des musées. Il faut rendre la culture publique afin d’en faire un bien commun. Mais cette politique culturelle n’oublie pas les créateurs. Les talents doivent être encouragés et les jeunes formés indépendamment de leur capital culturel, ou de leur héritage culturel.
Je crois fermement que l’action politique tient sa noblesse et — c’est bien plus important — sa raison d’être, dans la liberté effective qu’elle procure aux citoyens. Elle vise à créer cet espace commun où chacune et chacun puisse opérer des choix au-delà de déterminations invalidantes. Je pense par exemple à la pauvreté, à la faim, mais aussi à la maladie ou à la vieillesse.
La sécurité sociale, l’accès à la santé que permet une couverture universelle, sont typiquement ces biens immatériels qui ne peuvent être obtenus que par une volonté politique commune et dans un espace partagé de solidarité.
In my view, old-age and survivors’ insurance (AHV/AVS) is the perfect example of solidarity and the common good. It is already sixty-four years old, so it even qualifies for a pension itself. But there is no question of it retiring. Every day it is a living example of solidarity in action.
I am particularly convinced that solidarity is at the heart of the contract of confidence which unites us, and which makes our social security model possible. It can be felt at all levels and between different age and social groups. This solidarity is our common good. However, it does not exclude individual responsibility because we are all members of a welfare state.
A democratic society that lives by solidarity cannot exist without individual responsibility, as it is this which contributes decisively to the durability of the social security system. It is worth reminding ourselves that our system functions because each person agrees to contribute without benefitting from a direct and immediate return.
When we speak about social security there is a tendency for technical questions to take centre stage (financial markets, demographic ageing, interest rates, etc.). It is a tendency that I find regrettable as the stage is a space where all stakeholders are present. The stage is a space where we can work to build a common future. It is a political space.
Consequently, as I said a moment ago, politics is a field of freedom, affirmation of freedom, freedom of speech and of action. That is why politics is the art of the possible. Therefore if someone claims that human action is subject globally to need, or that there is only one possible solution to a political problem, politics fails.
On the contrary, technical aspects are subordinate to the essential questions, which are precisely of a political nature: what standard of living, what level of social security do want to guarantee to people when they retire? What contract of confidence should we offer to young people? What place do we wish to give to people suffering from new social pathologies? What standard of living do we deem to be fair?
Ladies and gentlemen,
Politics trumps the expertocracy because it sees in the real world something other than a historical, theological, political or economic need.
Because politics is a shared expression of common freedom, it sees in the real world the possibility to change things and not just a single or necessary solution.
Because politics is a space for action which engages citizens, it imparts on the real world a dynamic to bring about new sense of equilibrium.
That is what political life is like – stimulating, full of possibility, of movement and plurality. The common (good) is not a given, it is not a fact, it is not a necessity: let us not forget the history of the twentieth century (to keep with this century). Politics breathes life into this common space and allows common goods to be shared with all humanity. The common good is built through shared projects that are debated, and through concerted action. With this in mind, we can genuinely say: Democracy is coming…