Lausanne

Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.

Monsieur le Conseiller d’Etat,
Monsieur le Président du Grand Conseil,
Mesdames et Messieurs les conseillers nationaux, les députés et les syndics,
Mesdames et Messieurs,

Cela fait 210 ans que le canton de Vaud a pleinement intégré la Confédération. Nous avons célébré cet événement en tenant, cet après-midi, une séance du Conseil fédéral au château de Prangins. Jean Villard Gilles avait raison: vous avez « un bien joli canton ». Et je suis bien placé pour mesurer le regret des Bernois lorsqu’ils sont repartis vers les rives brumeuses de l’Aar !

En 1803, si une association telle que la vôtre avait existé, qui aurait-elle rassemblé ? Une écrasante majorité de paysans, des commerçants et des artisans, et puis quelques financiers. Nous étions alors aux portes de l’ère industrielle.

Plusieurs entreprises vaudoises, dès leurs origines, ont contribué à cette révolution. On peut citer les industries mécanique et micromécanique. Depuis longtemps, leurs représentants font notre fierté dans le monde entier.

Il en va de même pour l’industrie agro-alimentaire, comme de l’industrie pharmaceutique. Très rapidement, elles ont su exporter un savoir-faire unique. En ouvrant les marchés aux produits de cette industrie, les commerçants se sont rendus indispensables. Et la contribution des banques et des assurances a permis les nécessaires prises de risque. Je n’oublie évidemment pas les vignerons vaudois. Leurs nectars ont pour ainsi dire « huilé les rouages » de la machine ! Il a donc fallu des générations d’excellence et d’innovation pour obtenir de tels succès.

Nous avons toujours eu un besoin vital d’entrepreneurs innovants. Mais qu’elles soient législatives ou technologiques, les innovations ne rencontrent pas toujours un succès instantané. Ainsi les Vaudois ont dû se sentir un peu seuls lorsqu’ils furent le premier canton à accorder le droit de vote aux femmes en 1959.

On peut aussi citer Bill Gates qui, en 1996, avait déclaré qu’Internet était, je cite, « sans aucun intérêt ». On peut se demander si c’est ainsi qu’il est devenu multimilliardaire.

En 1955, l’inventeur Alex Lewyt annonçait que l’aspirateur nucléaire serait une réalité dans les dix ans. Cette vision ne s’est fort heureusement pas concrétisée. Entre pionniers et prophètes modernes, il faut savoir détecter, aussi à l’aide d’une bonne dose de sens commun, les solutions innovantes pour un pays. Le Conseil fédéral s’y attèle.

1803 n’était donc pas qu’une date politique pour ce canton. C’était aussi le point de départ d’un développement industriel, commercial et technologique formidable. C’est en tous les cas ce qu’on retient le plus souvent. On retient moins immédiatement les développements législatifs et sociaux qui ont accompagné ces progrès. Pourtant, ces lois et ces conventions ont, dès le départ, joué un rôle central dans notre développement économique. C’est sur eux que reposent une paix sociale exemplaire et une productivité partout enviée.

L’économiste français Jacques Attali a cette formule séduisante: « La politique n’agit sur l’économie que si elle prétend ne pas le faire ». En d’autres mots, dans la sphère économique, l’action politique n’a d’efficacité qu’à travers la concertation. C’est aussi vrai pour le rapport entre employeurs et employés. Lorsqu’il s’agit de notre bien commun, nous savons franchir nos barrières idéologiques. Et tant pis si nous nous égratignons un peu les mollets au passage !

Parce que nous le savons d’expérience: un compromis ne signifie pas une compromission.

Au coeur de cette concertation, il y a la confiance. Et la confiance est d’autant plus précieuse qu’elle est immatérielle.

Aujourd’hui, les profondes mutations sociales et démographiques en cours imposent au Conseil fédéral de proposer des solutions crédibles. C’est ce qu’il fait avec sa réforme « Prévoyance vieillesse 2020 ». L’ambition de cette réforme, c’est d’assurer la pérennité de notre système de prévoyance.

Face à l’ampleur de la tâche, la tentation est grande de recourir à la vieille méthode du saucissonnage. Mais il est évident que notre prévoyance vieillesse basée sur les deux piliers (sans compter la prévoyance individuelle) présente une thématique globale et interconnectée. Le bon sens impose par conséquent une approche globale.

Au sujet de la retraite, une asymétrie m’a souvent frappé: dans le monde de l’économie, on espère parfois obtenir une retraite anticipée ; en politique, on espère surtout ne jamais devoir la prendre ! Et qu’importe après tout: l’important est de pouvoir la prendre en toute sérénité.

Le point sur lequel il est important d’insister est le niveau des rentes. J’ai parlé de confiance et de concertation. Le maintien du niveau des rentes est la concrétisation de ces valeurs. Le Conseil fédéral s’y engage entièrement, pour nos retraités d’aujourd’hui comme pour ceux de demain.

De la solidité de notre système de prévoyance dépend une bonne part de notre compétitivité. Sur ces questions, l’engagement des employeurs face à leurs employés est déterminant. Le rôle de la Chambre vaudoise du commerce et de l’industrie dans le maintien de cette confiance est par conséquent vital.

Pourtant, il ne s’agit pas que de confiance. Pour rester compétitif, il faut aussi savoir s’adapter et ne jamais se satisfaire de succès passés. Larry Ellison, fondateur d’Oracle, avait un jour lancé cette boutade: « Si l’industrie automobile avait évolué aussi rapidement que l’industrie informatique, nous roulerions tous aujourd’hui dans des voitures de mille chevaux à 25 dollars ». Larry Ellison souligne ici l’importance de l’anticipation. Les récents déboires des industries automobiles lui ont donné entièrement raison. A force de proposer la même chose, année après année, un succès se transforme immanquablement en échec. Mais n’y cherchez aucune référence cachée à l’America’s Cup: il n’y en a absolument aucune !

Pour décrire les succès de l’économie suisse – et vaudoise ! – on utilise volontiers une formule qui me semble inadéquate. On parle en effet de « miracle économique ».

Un miracle, ça ne s’explique pas. Or je crois, moi, que le succès de notre économie s’explique. Ce succès, il est notamment dans cette salle, avec vous tous issus de divers milieux économiques, vous tous avec vos équipes de collaboratrices et collaborateurs. Ensemble il s’agit de négocier au quotidien un équilibre nécessaire entre compétitivité, innovation et sécurité sociale.

Et croire au miracle est un luxe que nous ne pouvons plus nous offrir. Aujourd’hui, ce ne sont plus les grands qui mangent les petits: ce sont les rapides qui mangent les lents. Ce qui est une autre façon de dire que la démocratie économique n’est plus une illusion. De plus en plus, les citoyens sont sensibles aux questions de gouvernance économique et de consommation. Quelques bonus injustifiés, ou quelques plats de lasagnes à la viande de cheval remplacent des années de discussions oiseuses.

Dans ce contexte, il me semble important de mentionner les technologies vertes. L’environnement, ce ne sont plus des slogans culpabilisants: c’est une conversion massive de notre économie et de nos modes de consommation. Ce sont de nouvelles entreprises et de nouveaux emplois. Nous développons aujourd’hui de nouvelles sources d’énergie renouvelable, la construction de maisons passives ou même positives, le traitement et le recyclage des déchets.

Les pistes sont innombrables. Plusieurs entreprises vaudoises s’y distinguent déjà avec retentissement. Les institutions d’éducation supérieure, elles aussi, contribuent à dégager de nouvelles perspectives dans ces domaines.

Ainsi nous sommes l’un des pays au monde qui déposons le plus grand nombre de patentes par habitant. Avoir une idée nouvelle, c’est se projeter concrètement et avec enthousiasme dans l’avenir. Et cela souligne aussi que nous croyons en notre propre avenir, et que nous nous en donnons les moyens. C’est donc avec cette confiance issue du passé que j’envisage les 210 prochaines années.

Je vous remercie de votre attention.

Icônes : Icons8