Berne

Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.

Mesdames et Messieurs les membres du Conseil national,
Monsieur le Conseiller aux Etats,
Messieurs les Conseillers d’Etat,
Madame la Chancelière,
Chères Genevoises, Chers Genevois,

1 heure et 41 minutes. Vous savez toutes et tous fort bien ce que cela représente. C’est le temps que vous mettez en train, partant de Genève, pour rejoindre Berne. Personnellement je connais surtout les 22 dernières minutes de ce trajet. Vous, pour la plupart, vous le connaissez par coeur. Le Léman qui scintille au printemps, la Côte qui ondoie en été, Lavaux qui se dore en automne, la Glâne qui s’embrume en hiver. Et puis enfin Berne, votre lieu de travail.

Pour celles et ceux qui le font souvent, même avec un smartphone comme ami, 1 heure et 41 minutes, ça paraît long. Chaque incident ferroviaire vous tombe dessus comme une huitième plaie d’Egypte. Mais il y a aussi les statistiques selon lesquelles les transports en commun sont la deuxième cause de rencontre amoureuse… Soudain, 1h41mn passent comme une seconde !

Il y a cent ans, lorsque votre association a été fondée, un habitant de Genève mettait une bonne journée pour atteindre Berne.

Berne était un monde lointain, germanique, vert-de-gris, austère. On y cultivait des traditions politiques étranges et une langue incompréhensible.

Et personne n’y produisait de vin ! Un Genevois se sentait étranger sur ces terres. A bien des égards, il en était un. Depuis, la société a changé et les lois ont évolué dans son sens. Mais le cadre constitutionnel est demeuré parfaitement identique.

Genève est toujours un canton, à l’égal de Berne et de tous les autres. Ce qui a vraiment changé, c’est le temps qui sépare Berne de Genève. Cette accélération a rétréci l’espace.

1h41mn, c’est le temps moyen que met aujourd’hui un travailleur des grandes capitales du monde entre son domicile de banlieue et son lieu de travail. La plupart d’entre vous habitez désormais Berne, Fribourg ou Neuchâtel. Mais pour ceux qui vivent à Genève, les années ont changé votre statut: vous étiez presque des étrangers, vous voilà pendulaires, presque banlieusards !

Cela transforme complètement le rapport qui existe entre votre canton d’origine et celui-ci. Une familiarité est désormais possible, comme une adoption mutuelle.

Beaucoup d’entre vous sont polyglottes, comme tant de nos concitoyens. En Suisse, cela paraît naturel.

On navigue entre français, anglais, italien et allemand fédéral, lui-même mâtiné de français et de hochdeutsch.

Et c’est une chance considérable pour notre pays. Nous parlons beaucoup de langues, avec parfois des accents dont nous savons rire nous-mêmes.

Je voudrais saluer la présence parmi nous d’Amélia Christinat, ancienne conseillère nationale. Amélia est une figure éminente de la défense des droits des femmes en politique. Sa carrière est un exemple d’engagement. Or Amélia est née au Tessin. Elle en a conservé, fort heureusement, l’accent chantant. Cet accent parle aussi de son parcours de vie et de sa capacité d’adaptation.

Dans plusieurs pays, un accent est un stigmate qui parfois vous ferme des portes. On en a honte, on le maquille. Pas en Suisse. En Suisse, un accent est l’expression d’une diversité. Mieux, c’est l’expression de la richesse que porte en elle cette diversité.

Car nous portons en nous notre diversité. Elle est inscrite dans notre histoire autant que dans notre Constitution. On s’arrête souvent à la diversité linguistique parce qu’elle est la plus visible. Mais celle-ci masque un grand nombre d’autres diversités qui font paradoxalement notre lien commun. Et la solidité de ce lien commun repose entièrement sur le respect de ces diversités. C’est-à-dire des minorités.

Qu’y a-t-il de commun, en effet, entre Berne et Genève, sinon le désir de vivre ensemble en harmonie ?

Ce désir vit de la dynamique qui anime deux forces, qui sont deux constantes de notre histoire: la force centrifuge, qui rapproche chaque région linguistique de son pôle culturel, que ce soit l’Allemagne, la France ou l’Italie. Et, au contraire, la force centripète, c’est-à-dire la somme des intérêts politiques et économiques et qui justifie notre pacte.

Grâce à cette dynamique, ce pacte est constamment renouvelé. Souvent tacite, il est la colonne vertébrale de notre pays. Nous savons, par l’expérience des siècles, qu’il est facile de diviser et de rejeter.

Mais nous savons surtout à quel point il est profitable de vivre ensemble. Ce profit est tout entier contenu dans l’équilibre remarquable qui régit les rapports entre nos majorités et nos minorités.

Albert Camus disait que « la démocratie, ce n’est pas la loi de la majorité, mais la protection de la minorité ». Camus rappelle ainsi que la minorité doit être protégée, parfois physiquement, contre les éventuels abus de la majorité.

Soupçonnant nos propres faiblesses, nous avons construit des protections au sein même de notre géographie. Pas une frontière politique ne coïncide, chez nous, avec une frontière linguistique. Et l’on parle de Sarine, jamais de frontière cantonale. Ou alors on évoque les röstis, qui nous unissent bien plus qu’ils ne nous divisent !

Ce dispositif complexe est un bienfait qui nous permet de transformer les luttes destructrices en savoureuses rivalités.

Ces rivalités sont utiles lorsqu’elles proviennent de nos diversités. Elles créent des confrontations dont naissent des compromis concrets. C’est notamment – mais pas uniquement – pour cela que votre place au sein de l’administration est si précieuse. Sans oxygène, une eau croupit. C’est cela, cette altérité, que les Genevois, que les Romands apportent à une administration majoritairement germanophone. Cette altérité n’a de sens que dans la mesure où elle est visible et entendue.

Au niveau fédéral, le gouvernement autant que le Parlement ont besoin de votre tonalité et de votre dynamisme… je pourrais dire de notre tonalité et de notre dynamisme.

Les notions de minorité et de majorité sont heureusement floues en Suisse. Peu de gens déclarent spontanément appartenir à une minorité. Car nous vivons dans un système fédéraliste. Et Genève est avant tout le centre démographique de la Suisse romande. Son économie est l’une des plus dynamiques et des plus variées de Suisse. Sa tradition internationale en fait un pôle diplomatique d’importance mondiale.

Ainsi, j’ai eu l’honneur il y a peu de m’adresser à l’Assemblée générale de l’Organisation Mondiale de la Santé. Mes dialogues avec des ministres de la santé de tous horizons m’ont beaucoup apporté. Cette organisation du dialogue est un savoir-faire que Genève maîtrise depuis des décennies. C’est pourquoi elle est la ville qui évoque le plus la Suisse à l’étranger, avant même Zurich ou Berne. Alors combien, parmi vous, ont réellement le sentiment d’appartenir à une minorité ?

La majorité de la population suisse parle une langue qui n’est pas la vôtre: elle est là, votre minorité. Mais par rapport à vos concitoyens alémaniques, vous ne vous sentez ni inférieurs, ni négligés. On entend même parfois que les Genevois seraient un peu vantards, mais je ne veux pas croire ces rumeurs… Vous êtes les premiers à rire des fameuses Genfereien qui illustrent votre histoire politique ! Nous avons toutes et tous les nôtres… Cette dualité de perception entre majorité et minorité est contenue dans cette appellation: République et Canton.

En son miroir, Genève est avant tout une République. Hors les murs, c’est avant tout un canton.

La décision de venir travailler ici n’est pas forcément évidente. Il faut être prêt à beaucoup de surprises, bonnes et mauvaises. Ainsi vous avez tous fait l’expérience de cette vieille sagesse de Bismarck: « Les lois sont comme les saucisses: il vaut mieux ne pas voir comment on les fait ». Cela signifie que, même si le travail est parfois ingrat, l’enjeu en vaut largement la peine. (Je parle des lois, pas des saucisses!)

Une administration gouvernementale, nous le savons tous ici, n’est pas un environnement de travail quelconque. Une certaine solennité y est attachée. On n’y parle pas le langage du profit et du marché. On y parle le langage de la justice et du droit. On y cultive au quotidien la précision, la qualité et l’exactitude…. des mots qui évoquent l’horlogerie. D’une certaine façon, vous êtes effectivement les horlogers du grand mécanisme fédéral. Grâce à vous, ce mécanisme est toujours ponctuel et en parfait état de marche. Et puis je vous le demande: que serait un mécanisme horloger sans des Genevois ? C’est une réalité quotidienne que découvrent vite les nouveaux venus: cette administration fonctionne grâce à un engagement individuel sur l’excellence.

Je souhaite un très bon centième anniversaire à votre association. Et lorsque mon lointain successeur célèbrera les deux cents ans de Post Tenebras Lux, souhaitons que Genève ne soit plus qu’à 10 minutes de Berne.

Je vous remercie de votre attention.

Icônes : Icons8