Montricher
Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.
Madame La Présidente,
Mesdames et Messieurs les membres du Conseil d’Etat,
Mesdames et Messieurs les syndics des communes vaudoises,
Mesdames et Messieurs,
Dans ce concentré de Suisse qu’est le canton de Vaud, je ne suis pas mécontent de faire une halte dans la région de Montricher. Les écoliers vaudois ont un avantage considérable: toute la géographie du pays est représentée dans leur canton – le Plateau, les lacs, les Alpes et le Jura. De toutes ces merveilles, le Jura est le plus sauvage et le plus mystérieux.
Peut-être est-ce pour cela que le Jura m’a toujours intrigué. Et plus particulièrement les contreforts du Jura vaudois. Mollens, Bassins, Baulmes, Montcherrand et bien évidemment Romainmôtier. Voilà parmi les plus beaux villages clunisiens de Suisse. Ils appartiennent à ce réseau de monastères qui, dès le 11e siècle, partant de Bourgogne, à Cluny, s’est étendu à l’Europe. Ces villages sont dans l’immédiate proximité de Montricher. Leur contribution à notre histoire commune est considérable.
Les moines de Cluny nous ont extraits du chaos pluri-séculaire qui a suivi l’effondrement de l’empire romain. Sous les strates du temps, l’oeuvre clunisienne est bien visible dans ces contrées. En prenant soin des plus démunis, les moines de Cluny ont introduit des notions élémentaires de justice sociale. Et n’oublions pas les vignobles. Sans Cluny, point de Lavaux: imaginez la catastrophe !
De Cluny et du duché de Bourgogne, il ne reste rien – et les Suisses ne sont pas étrangers à cette disparition ! L’abbaye de Cluny a été rasée lors de la révolution française. C’est le destin de tous les centres de pouvoir. Les empires naissent et meurent, les frontières sont mouvantes. Mais les villes pré-existent et survivent à tous les accidents de l’histoire. Montricher ne fait d’ailleurs pas exception. J’ai appris qu’ici se dressaient deux villages qui furent incendiés par leurs propres habitants lors d’une rébellion au 13e siècle. Mais Montricher est toujours là !
Depuis toujours, la commune est le premier lieu d’appartenance nationale. C’était vrai au Moyen Age. Cela reste vrai dans un monde globalisé. Les immigrés doivent d’abord s’adapter à la réalité de Vevey ou d’Olten, avant de saisir les réalités de la Confédération. Et lorsqu’un Suisse part vivre à l’étranger, c’est sa commune qui lui servira de lien avec son pays. Même loin de chez nous, nous n’échappons pas à cette formule de Jules Renard: « La patrie, c’est toutes les promenades à pied qu’on peut faire autour de son village ».
La politique communale n’est pas une politique spectaculaire où l’on dispose de grands moyens. La marge de manoeuvre y est limitée. La variété des enjeux exige beaucoup de bon sens et de flexibilité. On préfère les solutions tangibles aux projets hasardeux. C’est une politique de proximité où l’on doit être attentif aux préoccupations de la population.
Le courage est nécessaire pour prendre des décisions qui affectent la vie de tout le monde, tous les jours. Il faut en accepter les conséquences.
Le Département fédéral de l’intérieur, que j’ai le plaisir de diriger, mobilise les citoyens avec une égale intensité. Comme dans une commune, tout le monde est directement concerné par les thèmes dont ce département a la charge. Chaque citoyen paye ses assurances maladie et prépare ou vit sa retraite. Chacun est investi d’une part de responsabilité. Cette responsabilité est au coeur de notre système de santé et de prévoyance. C’est une des raisons pour lesquelles j’aime ce département. L’échange avec les citoyens y est constant et dynamique. Comme on le fait avec un syndic, on me hèle au restaurant pour exprimer un point de vue. On m’écrit pour me soumettre des propositions. De cet échange peuvent surgir des solutions concrètes. Cette proximité avec les citoyens est pour moi aussi motivante qu’indispensable.
Ce n’est évidemment pas la même échelle qu’une commune. Mais les fondamentaux sont très similaires. Dans une commune comme au DFI, la politique de proximité est un « sport de contact », comme l’a décrite un jour Barack Obama. Il est vrai qu’il faisait référence à l’époque où il n’était encore que médiateur municipal…
Cette politique apporte autant de joie qu’elle exige de sueur. Il faut en respecter les règles, mais il ne faut pas craindre de s’y affirmer. Comme dans le sport, il est plus important d’enthousiasmer les gradins que de gagner. Et comme dans le sport, on ne peut pas gagner sans être soi-même enthousiaste.
Cet échange quotidien, immédiat, c’est la base même de notre démocratie et de notre bonne entente. Comme le rappelait Jean Anouilh, qui a longtemps vécu à Lausanne: « C’est plein de disputes, un bonheur ». L’essentiel est de trouver des solutions stables et sur le long terme. Ces solutions ne s’obtiennent pas par magie, mais uniquement au terme d’un débat.
Le débat qui précède une décision politique, quelle qu’elle soit, est exigeant. Il prend parfois trop de temps. Il arrive même – mais c’est rare ! – qu’il n’y ait pas suffisamment de temps pour débattre ! Le temps politique est rythmé par le flux constant de nouvelles priorités. Derrière chaque priorité, il y a des citoyens qui désirent des solutions, qui sont porteurs d’un projet. Au final, l’arbitrage est nécessaire. C’est une des responsabilités de l’exécutif. Et cette responsabilité n’est légitime que lorsqu’elle se fonde sur un débat authentique.
La crise financière qui frappe l’Europe depuis 2008 a illustré combien ce débat est indispensable. Des décisions désastreuses ont été prises sans discussions préalables par certains acteurs de l’économie. Cette absence de concertation a plongé des industries entières et des millions d’employés dans l’incertitude. C’est alors qu’on s’est souvenu du politique et de son importance vitale. Parce que le politique, c’est la garantie de solutions durables. C’est la garantie que toutes les décisions reposent sur un véritable accord entre toutes les parties. Même si le temps manque, chacun pourra faire valoir son point de vue. Cela s’applique au département que je dirige autant qu’à une commune.
Aujourd’hui les communes suisses ont pris leur destin à bras-le-corps. Depuis 1999, le canton de Vaud a enregistré pas moins de 25 fusions de communes. Bien des noms poétiques disparaissent du cadastre. Gilles s’y retrouverait-il encore ? Certainement, puisqu’elle est toujours là, sa chère Venoge, dont la source est toute proche d’ici. Pour les citoyens de toute la Suisse, ces sujets constituent d’authentiques projets politiques. C’est l’occasion pour eux de repenser leur organisation sans compromettre leur mode de vie.
Il faut saluer ce désir de compromis. Cela implique des sacrifices pour tout le monde. Les taux de participation sur ces sujets font rêver: on dépasse fréquemment les 90%.
J’ai eu le bonheur d’assister récemment à la Landsgemeinde d’Appenzell Rhodes-Intérieures. Même là, de tels taux semblent inatteignables. C’est de cet engagement individuel et local que se nourrit le fédéralisme.
Le fédéralisme, c’est cette notion à la fois concrète et immatérielle sur laquelle reposent nos compromis. Aux communes, le devoir de rappeler la diversité des enjeux. Au gouvernement, le devoir de rappeler l’unité de l’ensemble. Que ce soit au niveau de la commune ou du Conseil fédéral, tout dépend de la sincérité de notre engagement. Comme le soulignait Ramuz: « Il ne faut pas vouloir être au-dessus des choses, il faut vouloir être dedans ».
Je vous remercie de votre attention