Fribourg

Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.

Madame la Conseillère d’Etat,
Mesdames, Messieurs,

Elvis Costello a déclaré que « Parler de rock’n’roll, c’est comme danser sur de l’architecture ». Depuis trente ans, on a plus entendu chanter que parler à Fri-Son. Mais comme je chante moyennement bien, permettez-moi de faire une entorse à cette règle pour célébrer cet anniversaire avec vous.

Plus qu’un anniversaire, Fri-Son fête un double succès. C’est d’abord le succès particulier d’une aventure. Et puis c’est le succès en général d’une expression artistique.

Au départ, c’était une idée un peu folle. Ce lieu improbable et électrique, je m’en souviens comme d’un feu d’artifice permanent. Comme d’autres jeunes Fribourgeois, j’étais conscient du privilège d’avoir devant ma porte une scène si vivante et internationale.

Depuis cette époque lointaine, tout a changé, et rien n’a changé. Fri-Son a su négocier sa croissance, mais n’a jamais perdu son âme.

Tant de scènes rock suisses se sont évanouies. Mais Fri-Son a duré en s’adaptant aux nouveaux sons, aux nouvelles technologies, et aux nouveaux publics. Surtout, il a fallu s’adapter au succès. Et tout porte à croire qu’il faudra s’y habituer.

Trente ans plus tard, Fri-Son reste un lieu à la pointe des musiques nouvelles, l’organisation en plus. Comme le dit Zorg, le héros de 37,2 le matin, « à trente ans, on commence à avoir une assez bonne expérience de la vie. On apprécie de pouvoir souffler un peu ».

Les professionnels de Fri-Son peuvent souffler un peu : il leur a fallu trente ans pour passer de la transgression à une certaine normalité !

L’appropriation d’une nouvelle forme d’expression artistique par l’ensemble de la société est un test d’endurance.

Ceux qui passent ce test sont ensuite célébrés comme des pionniers de la culture. On pense aux impressionnistes, aux premiers joueurs de jazz et à bien d’autres. Et le rock est désormais une véritable expression culturelle, au même titre que le ballet classique ou les paysages de Hodler. La culture la plus représentative peut-être de notre monde postmoderne.

Personne ne peut rester indifférent à l’écoute de « Smells like teen spirit » de Nirvana. Cette musique provoque le rejet ou l’adhésion totale, on éprouve forcément un choc émotionnel. Ce choc est indescriptible tout autant que nécessaire, car il nous ébranle et nous remet en question.

Le rock et les musiques électroniques sont désormais parties intégrantes de notre culture. En traversant les épreuves du temps, ces expressions sont devenues des manifestations artistiques, au même titre que les autres.

Mieux, le rock est, par excellence, l’expression artistique de notre temps, et cela dans le monde entier. C’est un vecteur universel, avec certains titres de chansons repris comme des slogans dans tous les pays de la planète, ou presque.

J’étais en Chine il y a deux mois. Un jeune DJ a engagé la conversation, et m’a expliqué que parmi ses influences majeures se trouvaient les Young Gods.

Il m’a fallu quelques minutes pour le convaincre qu’il s’agissait d’un groupe suisse, et de Fribourg qui plus est !

A bien y regarder, l’irruption du rock sur nos scènes ne fut rien moins qu’une révolution. Toute révolution, qu’elle soit culturelle ou politique, se fait dans le chaos. Et ses fruits sont lents à mûrir.

La démocratie fut elle-même une révolution, que nous avons finalement adoptée. Le rock reste historiquement lié au mouvement contestataire de l’après-guerre, les idéaux de liberté défendus par les jeunes de cette époque sont les réalités d’aujourd’hui.

Il y a quelque chose d’enthousiasmant dans ce constat.

Grâce à son impact populaire, le rock permet de prendre conscience du pouvoir de chaque individu. Lorsqu’on a compris cela, transformer la société n’est plus un rêve mais une réalité.

Chez nous, le rock n’est plus uniquement l’affaire de jeunes en rupture. C’est l’expression choisie par un nombre grandissant d’artistes. C’est une activité économique considérable. C’est l’objet d’une attention médiatique permanente.

Les festivals témoignent de cette formidable vitalité et inventivité. La Suisse, dans ce domaine, peut être fière des événements de renommée internationale qu’elle organise chaque année.

Mesdames et Messieurs,

Ce qui compte dans tout projet culturel, surtout lorsqu’il s’agit de cultures nouvelles, c’est l’exigence de départ.

C’est une exigence multiple. J’en citerai deux essentiellement : rester souple et ouvert dans l’organisation, et faire découvrir des expressions artistiques à la fois nouvelles et de grande qualité.

Une culture abordable mais pointue ; une organisation fluide mais qui prend en charge la formation des talents ; une scène qui produit de futures légendes internationales et les espoirs locaux. C’est ce que devrait réaliser toute institution culturelle.

Il me reste à souhaiter à Fri-Son un avenir aussi brillant que son passé. Que cette scène rock reste aussi vivante et bruyante qu’elle l’a toujours été. Parce que, comme le disait Sid Vicious, « Si c’est trop fort, vous êtes trop vieux ».

Je vous remercie de votre attention.

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