Fribourg

Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.

Messieurs les conseillers nationaux,
Madame la conseillère d’Etat
Monsieur le conseiller d’Etat,
Mesdames, Messieurs,
Chers amis du cinéma,

C’est un plaisir de vous retrouver ici à Fribourg. La dernière fois que j’étais là avec vous, c’était il y a deux ans.

Le film d’ouverture était un western chilien, « Sal ». On peut essayer de le résumer en un tweet : L’histoire d’une communauté où, entre malentendus et susceptibilités, tout finit toujours mal et tout le monde meurt à la fin.

Ce soir, le film d’ouverture parle de la catastrophe de Bhopal. On peut aussi en faire un tweet : Une catastrophe industrielle, le destin d’une ville et d’un pays. Et là aussi, tout se termine mal.

On peut donc résumer tout cela en moins de 140 caractères. Il y aurait encore même de la place pour un hashtag #FIFF…

Nos modes de communication changent tout le temps. On s’habitue à de nouveaux codes avec une rapidité qui peut nous étonner nous-mêmes. Il y a quelques décennies, c’était une aventure que de faire le tour du monde en 80 jours. Aujourd’hui, les nouveaux vocabulaires font le tour du monde en trois clics. Ils apparaissent, puis se fanent et disparaissent presque immédiatement : le « Yes, we can ! » d’il y a cinq ans peut sembler aujourd’hui complètement ridicule.

On peut résumer les films, mais aussi les émotions, le programme de la journée, ses vacances, celles des autres, un état d’âme, un paysage. On peut tout résumer, rétrécir, comprimer, étriquer, condenser.

Oui mais, est-ce que cela suffit ? Est-ce que la communication peut se limiter à des sortes de flashs ? A des échanges de sms ? Ou alors à des commentaires en 140 caractères sur Twitter ? Avec, évidemment, un hashtag #FIFF pour terminer ?

On aurait tort de ne pas profiter des nouvelles possibilités de communication. « Faire simple est probablement l’objectif le plus sophistiqué du monde », disait Steve Jobs.

Mais on connaît tous le malheureux texto interprété de travers, qui à vouloir être court et efficace a entraîné de longs malentendus.

Que peut-on vraiment attendre de ces codes développés avec une logique binaire ? Et surtout : sont-ils le reflet d’une époque tout aussi binaire ?

Notre communication est-elle vraiment celle du tout ou de son contraire ?

La société ne peut-elle être que matérialiste ou totalement idéaliste ? Complètement axée sur le progrès technique ou résolument nostalgique ?

Oui, nous pouvons tweeter des réflexions plus ou moins lapidaires sur l’évolution du monde, nous pouvons exprimer la gamme de nos émotions par le biais d’émoticônes en forme de sushis, de smileys ou de kimonos, nous pouvons chercher à atteindre le plus grand nombre de personnes avec un hashtag… pardon, avec un « mot-dièse ».

Oui, nous pouvons nous laisser enfermer dans ces boites. Cantonner nos opinions à un triste « I like », sans même pouvoir dire « j’aime pas ».

Mais non, évidemment, ce langage-là ne suffit pas.

La diversité des modes d’expression reflète un monde fait de nuances. Tout aussi universel que le SMS mais à mille lieues de la pensée binaire, le langage du FIFF :

En feuilletant le programme, j’ai découvert un film vertigineux, retraçant l’histoire du cannibalisme en Iran. Sur 134 minutes de plan unique.

Le court-métrage d’animation « Le Soleil se lève, puis se couche » suit en 8 minutes la journée d’un paysan malgache avec son zébu.

« Prayer for rain », que nous découvrirons ce soir, nous confronte avec la réalité brutale de l’une des pires, peut-être la pire catastrophe industrielle de l’histoire, à Bhopal, au centre de l’Inde.

Fictions, films d’animation, documentaires, le Festival international de films de Fribourg a donc son propre langage : on reste parfois interdits devant la longueur des plans, devant la lenteur des dialogues. Parfois on ne comprend pas tout

On discute beaucoup du cinéma suisse. De comment le rendre compétitif. De comment le profiler à l’étranger. Du fait qu’il ne peut pas s’exporter parce qu’il parle parfois une langue qui est peu connue hors de nos frontières suisses…ou à l’intérieur, d’ailleurs. Comment assurer la promotion de Der Goalie bin ig, Meilleur film suisse de fiction 2014 ?

Le titre est à lui seul un vrai défi pour les distributeurs, et pourtant cette histoire d’un ex drogué tout juste sorti de prison est un récit universel qui peut toucher le public étranger comme il a touché le public suisse.

Personne ne connaît mieux la société que ses marginaux, ceux-là même qu’elle exclut. Car ils sont livrés à ses règles sans avoir pu les décider. Rien de mieux, ou plutôt de pire, pour aiguiser une perception.

Le cinéma fait donc de la politique.

Le cinéma fait de la politique. Il ne fait même quasiment que cela. En racontant une histoire, en présentant une réalité sociale, en faisant le choix de raconter d’une certaine manière, en créant des émotions et des sentiments, le cinéma pose toujours un regard sur la société, sur les liens, ou alors sur l’absence de lien social. Peu importe, c’est toujours un message politique.

Ce sera le cas avec le film que nous allons voir ce soir. C’est aussi le cas dans le cinéma de Jean-Pierre et Luc Dardenne. Avec ce regard qui porte une relation inversée entre la distance avec les sujets et la proximité de la caméra. Les gentils y sont toujours un peu méchants et les méchants ne le sont jamais complètement. Tous sont d’abord des humains, et ensuite des sujets d’observation.

C’est un regard qui tend vers une forme de neutralité qualifiée. Neutralité qualifiée, car il n’y a pas de neutralité absolue. Même la recherche de neutralité dans la présentation des éléments est un parti pris.

C’est évidemment un peu dangereux pour moi de le raconter comme cela, devant vous, mélange de professionnels du cinéma et de public averti…

Oui c’est dangereux, mais enfin vous savez, je fais aussi un métier risqué…

Mesdames et Messieurs,

C’est peut-être cela, le cinéma : traduire d’autres langues, montrer une autre réalité, et toucher les spectateurs dans leur intimité. Toucher à l’universel en s’ancrant dans une réalité particulière.

Le cinéma appelle les spectateurs vers d’autres horizons de sens. Les invite à lutter contre la facilité, le formatage.

Enfin…pour autant que l’orateur le leur permette…

Trêve de discours sur le cinéma, et place au cinéma !

Je vous souhaite une très bonne soirée.

Icônes : Icons8