Fribourg

Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.

Madame la Conseillère d’Etat,
Monsieur le Conseiller aux Etats,
Mesdames, Messieurs,

Qu’est-ce qui se cache derrière le terme un peu général de « soins médicaux de base », sur lequel nous votons le 18 mai ?

Certains regrettent le côté abstrait de cet article constitutionnel, et pourtant le sujet est tout sauf abstrait, je vous l’assure.

Je vais vous raconter une histoire…

C’est l’histoire de Mme Jungo. A 83 ans, elle a quelques problèmes cardio-vasculaires, elle souffre de diabète, elle porte un appareil auditif et elle vient de passer dix jours à l’hôpital suite à une fracture du col du fémur.

Elle s’apprête à rentrer chez elle, où elle vit seule.

Pour garantir sa sortie d’hôpital et son transfert à la maison dans les meilleures conditions, elle va être prise en charge par une chaîne de professionnels qui assurent toute une série de prestations: un physiothérapeute pour la réadaptation, une ergothérapeute qui examine quels sont les pièges à contourner à la maison, une personne pour les soins à domicile, une autre pour la livraison de repas qui tiennent compte de son diabète, un pharmacien, le tout orchestré par la médecin généraliste qui suit depuis des années Mme Jungo.

Tous ces professionnels de la santé ont l’habitude de travailler ensemble, ils et elles ont appris à le faire au cours de leur formation, ils s’appuient sur des processus bien rodés, ils utilisent des directives de traitement qui garantissent la qualité et l’adéquation des prestations. Peut-être même qu’ils travaillent tous sous un même toit, dans un centre de santé, qui regroupe une offre médicale (cabinets de généralistes, gynécologues, sage-femme, consultation psychiatrique, physiothérapie, etc… ) et des prestations médico-sociales (repas et soins à domicile, etc…).

Mme Jungo a un seul numéro de téléphone qu’elle peut appeler à toute heure si elle a un problème.

Comme elle a donné son accord pour que les informations médicales la concernant soient accessibles électroniquement, toutes les personnes à qui elle a affaire savent toujours ce que les autres praticiens ont fait ou prescrit.

Cette histoire a un nom, on parle de prise en charge intégrée.

Ce modèle de soins désigne une prise en charge axée sur la patiente et qui comprend tous les secteurs et groupes professionnels intervenant dans la chaîne des soins. Il accorde une place importante à la mise en réseau, à la collaboration et à la coordination dans le but d’améliorer la qualité des soins.

L’article constitutionnel sur lequel nous votons le 18 mai doit permettre précisément de renforcer ces modèles qui sont l’avenir des soins médicaux de base. Cet article n’est pas une révolution. Il veut continuer à développer ce qui a fait ses preuves. Et il permet d’ancrer dans la Constitution la notion de « soins de base », qui n’a pour l’instant sa place nulle part.

– L’article constitutionnel permet à la Confédération et aux cantons de mettre leurs efforts en commun pour assurer qu’il y ait non seulement suffisamment de médecins de famille, mais aussi suffisamment de professionnels spécialisés dans les traitements et les soins de médecine de base, et qu’ils aient bénéficié d’une formation appropriée. Les cantons, par le biais de leur conférence des directeurs de la santé, soutiennent activement cet article.

– L’article constitutionnel permet de renforcer la collaboration entre les médecins de famille et les autres professions de la santé, tels que médecins spécialistes, infirmières, sages-femmes, ergothérapeutes, physiothérapeutes, diététiciennes, pharmaciens, assistantes médicales, qui tous peuvent être impliqués dans les soins de base d’un même patient.

– L’article constitutionnel favorise l’émergence de nouveaux modèles de soins, tels que cabinets de groupe, centres de santé, réseaux de médecins.

Le bilan est vite fait.

Si tous les professionnels de la médecine de base collaborent de manière optimale entre eux, la qualité des traitements augmente, les complications sont réduites, et par là aussi, les coûts occasionnés par des traitements de suivi.

C’est pourquoi le nouvel article constitutionnel doit aussi contribuer à freiner l’augmentation des coûts dans le domaine de la santé.

Aujourd’hui, nous bénéficions d’un excellent système de santé ; mais il doit s’adapter pour, demain, garantir à toutes et à tous l’accès à des soins de qualité.

Au centre, il y a l’idée de cohésion sociale et d’équité.

Chacune et chacun, que ce soit en Gruyère, en Singine ou en ville de Fribourg, doit pouvoir bénéficier de la même prise en charge.

Les défis ne manquent pas:

Les changements démographiques en cours nous forcent à agir. L’espérance de vie augmente, mais avec elle aussi le nombre de personnes souffrant de maladies chroniques, de démence ou de plusieurs maladies à la fois. A l’avenir, il faudra tenir compte des besoins des patients sur une longue durée.

Les structures actuelles sont trop axées sur les soins d’urgence et le secteur hospitalier.

Le problème de la relève se pose. Quelque 3000 médecins de famille vont bientôt atteindre l’âge de la retraite. Plus de la moitié d’entre eux est âgée de 55 ans et plus. Le modèle du cabinet individuel est en voie de disparition. Les jeunes médecins, et parmi eux une majorité de femmes, souhaitent travailler en équipe et n’ont pas envie de porter seuls la responsabilité financière d’un cabinet. Ils privilégient donc les cabinets de groupe, qui permettent également de réduire les horaires. Ils sont également nombreux à choisir de travailler à temps partiel, pour pouvoir s’occuper de leur famille.

Une pénurie de médecins généralistes et de personnel de santé se dessine. Actuellement, nous ne formons qu’un tiers des médecins dont nous avons besoin dans le pays. Et l’application de l’initiative sur l’immigration fait peser beaucoup d’inconnues sur les possibilités d’engager des médecins et du personnel soignant venant de l’étranger.

Comment répondre à ces défis ?

Nous devons continuer à développer des modèles de soins intégrés, qui couvrent toute la chaîne de l’offre, du diagnostic aux soins palliatifs. Le but est d’obtenir des synergies pour les équipements techniques, la logistique et l’administration.

Il n’y a pas de modèle imposé, chaque situation est unique. Cela peut être aussi bien un centre de santé, qu’un cabinet de groupe qui met ses locaux à disposition de spécialistes pour des consultations un ou deux jours par semaine.

Pour que ces modèles fonctionnent, il est indispensable d’harmoniser les cursus de formation au niveau des compétences générales, de manière à préparer les professions des soins et les professions médicales à travailler ensemble à une échelle toujours plus large. Car le travail en équipe joue un rôle central, qu’il s’agisse par exemple de la prise en charge des maladies chroniques et des démences, des soins palliatifs ou de la médecine de réadaptation.

Cette évolution peut inciter à réfléchir à une nouvelle délimitation des tâches entre médecins et autre personnel de la santé. L’Association des médecins de famille a par exemple lancé la discussion sur la collaboration interprofessionnelle. Une infirmière formée spécialement pourrait, sur délégation du médecin, assumer le suivi de certains patients chroniques et effectuer elle-même certains actes médicaux.

Ces réflexions et modèles visent aussi à augmenter l’attractivité des professions de la santé impliquées dans les soins médicaux de base et à augmenter le nombre de personnes qui se décident à suivre une formation dans ce domaine.

Enfin, il est nécessaire de renforcer les compétences de la patiente ou du patient, qui doit obtenir les informations qui lui permettent de devenir le spécialiste de sa maladie.

Ce que nous avons mis en route:

Santé2020: c’est la feuille de route du Conseil fédéral.

Comme les responsabilités et compétences dans le domaine de la santé sont réparties entre de nombreux acteurs, le Conseil fédéral a choisi une approche globale, qui implique tous les acteurs principaux pour faire avancer les réformes nécessaires. Adoptée au début 2013, cette stratégie globale s’est fixé notamment comme objectif de promouvoir une offre de soins moderne et de renforcer la qualité des prestations.

Introduction sur une base volontaire d’un dossier électronique du patient. Un projet de loi est actuellement examiné par le Parlement. Il veut permettre aux patients qui le désirent de rendre accessibles leurs données personnelles.

La loi sur les professions médicales, en discussion devant les Chambres fédérales, et la loi sur les professions de la santé, qui vient d’être mise en consultation, vont poser les bases d’une harmonisation des cursus de formation en ce qui concerne la partie générale des compétences.

Il est également prévu de renforcer la qualité dans l’assurance obligatoire des soins ; le Conseil fédéral va présenter sous peu ses propositions.

Mais la réponse la plus immédiate est la votation du 18 mai prochain sur l’article qui permettra d’inscrire les soins médicaux de base dans la constitution. Le Conseil fédéral, le Parlement et les cantons vous recommandent de l’accepter.

Une pénurie de généralistes, de pédiatres et de personnel spécialisé se profile. Et il faudra du temps pour inverser le mouvement. C’est donc maintenant qu’il faut poser les jalons pour l’avenir.

Sans cela Mme Jungo, après sa fracture du col du fémur, risque de devoir abandonner son domicile pour être ballottée entre l’hôpital, la clinique de réadaptation et l’EMS. Un parcours plus compliqué pour des résultats moins sûrs et une facture plus élevée.

Je vous remercie de votre attention.

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