Givisiez

Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.

Monsieur le Conseiller d’Etat,
Monsieur le Président du conseil de fondation du Théâtre des Osses,
Mesdames, Messieurs,
Amis du théâtre,
Chère Gisèle Sallin,
Chère Véronique Mermoud,

Voici ce qu’Antonin Artaud écrivait au début des années 1930: « Dans la période angoissante et catastrophique où nous vivons, nous ressentons le besoin urgent d’un théâtre que les évènements ne dépassent pas, dont la résonnance en nous soit profonde, domine l’instabilité des temps. La longue habitude de distractions nous a fait oublier l’idée d’un théâtre grave, qui, bousculant toutes nos représentations, nous insuffle le magnétisme ardent des images et agit finalement sur nous à l’instar d’une thérapeutique de l’âme (…) ».

Ce passage tiré du Théâtre et son double pourrait résumer l’œuvre dont nous saluons ce soir l’accomplissement. Une œuvre de théâtre profonde, durable, et marquante, et qui s’est également inscrite sous le signe du double: Gisèle Sallin et Véronique Mermoud, Véronique Mermoud et Gisèle Sallin. Chacune des pièces qu’elles ont montées et présentées au public fribourgeois, romand, suisse, international, ont probablement, comme l’écrivait Antonin Artaud, contribué à agir sur nous tous comme une thérapeutique de l’âme.

Si bien que Gisèle Sallin et Véronique Mermoud sont elles-mêmes à leur tour devenues deux grandes âmes du théâtre, âmes particulièrement généreuses qui, au moment de partir, ont choisi de nous laisser leurs Osses,… leur Théâtre des Osses.

Rassurez-vous, je n’ai pas l’intention de faire de ce moment particulièrement émouvant une oraison funèbre aux accents shakespeariens. Cela serait tout à fait inapproprié.

Je ne vais pas non plus faire le détail du bilan des 35 très belles années d’activité commune de Véronique Mermoud et de Gisèle Sallin. Leur modestie ne le supporterait certainement pas. Pas plus que leurs dos n’ont dû supporter le poids de toutes les archives qu’elles s’en sont récemment allées déposer à la bibliothèque.

Partout, Gisèle Sallin et Véronique Mermoud ont été applaudies, fleuries, récompensées, en 2003 même par le prestigieux Anneau Hans-Reinhart, l’équivalent pour le théâtre suisse d’une Palme d’Or. Elles ont également été élevées au rang de Chevalier des arts et des lettres en France…. Un Anneau, deux Chevalières, c’est dans une banque qu’elles auraient dû déposer leurs archives….Tout au long de leur carrière, elles ont eu l’occasion d’assister à un très grand nombre d’allocutions officielles et je ne souhaite pas les faire souffrir ce soir. Car entendre une allocution officielle peut s’avérer extrêmement pénible, d’autant plus si l’on est issu du monde des lettres et du théâtre et que l’on s’est construit à l’ombre musicale des grands textes.

Thomas Bernhard, l’un des plus grands prosateurs de la langue allemande, s’est précisément amusé à rendre compte du calvaire qu’il a pu vivre en de pareilles circonstances. Permettez-moi de vous lire un court extrait de l’un des textes qu’il en a tiré.

Il reçoit dans cet extrait le Prix d’Etat de la littérature qui lui est remis par le Ministre autrichien de la culture. Voici comment il décrit cette scène: « Une morgue véritablement indescriptible se dégageait du visage fondamentalement stupide, insensible et béotien du ministre de la culture lorsqu’il me présenta à l’auditoire » … J’ose espérer que vous ne me voyez pas tout à fait comme ça. Non, parce que si c’est le cas, c’est à cause de l’éclairage…D’habitude, l’éclairage est toujours excellent au Théâtre des Osses, mais peut-être que, comme nous tous ici, l’éclairagiste est un peu ému ce soir…

Je reviens au texte de Thomas Bernhard: « Le ministre n’avait fait qu’ânonner publiquement à mon sujet des contrevérités enrobées de stupidité. (…) J’étais assis là, et ne pouvais pas me défendre, je ne pouvais pas bondir de mon siège et lancer au ministre que tout ce qu’il disait n’était qu’inepties et mensonges. Je ne le pouvais pas. J’étais attaché par des lanières invisibles à mon fauteuil, condamné à l’immobilité. Voilà ta punition, me disais-je, voilà le prix que tu es obligé de payer (….) Je me conjurais intérieurement de garder mon calme, je me répétais sans cesse, du calme, du calme, du calme, je me le suis répété jusqu’à ce que le ministre eut conclu son arrogant affront. Il aurait mérité des gifles, mais il obtint un tonnerre d’applaudissements ».

Provocateur et un peu de mauvaise foi, ce petit texte n’en illustre pas moins assez bien les rapports qu’il peut y avoir entre l’artiste et le politicien, plus particulièrement au moment où le premier se voit adoubé par le second et où se rejoignent leurs deux mondes parfois si distants, l’un si vivant, l’autre si austère. J’ai eu hier soir le grand honneur de remettre à Winterthur le premier Grand Prix suisse du Théâtre à Omar Porras…Je ne sais pas quelle impression j’ai pu lui laisser, mais je vais à l’avenir suivre de très près sa production artistique, des fois que je lui aurai infligé un affront dont il entendrait se remettre par l’écriture.

Le petit texte de Thomas Bernhard donne également à penser que, au fond, le discours n’est tout simplement pas le mode d’expression favori des gens de lettres ni surtout le plus adapté au monde du théâtre. C’est d’ailleurs pourquoi mon allocution de ce soir ne revêt pas la forme d’un discours, mais au contraire, et vous l’aurez sans doute tous remarqué, celle d’un monologue.

Mais vous êtes deux, chère Véronique Mermoud, chère Gisèle Sallin, et ce monologue aurait tout aussi bien pu être un dialogue. Un dialogue de circonstance qui se serait tenu à l’orée des années 1990, qui aurait eu pour personnages deux jeunes femmes issues du monde du théâtre et pour décor une zone industrielle en banlieue proche. Et qui aurait pu donner ceci:

« – Ca fait 11 ans que l’on marche…

– Arrêtons-nous ici!

– Quoi, dans cette friche?

– Frisch. C’est très bien pour y poser un théâtre.

– Tu as raison. Arrêtons-nous un instant. Disons…24 ans.

– 24 ans? C’est un très long instant!

– Oui, mais au théâtre, il y a toujours un côté court. Et tu verras, le temps va filer: sur les mots de Sophocle, de Molière, de Brecht ou de Zola, il glissera…Sur les nôtres aussi quelquefois.

– Et notre sortie ?

– Un rideau. Qui une bonne vingtaine de fois se clôt.

– Ce n’est pas très classique.

– Mais le théâtre n’est pas que classique !

– Cette saynète ne l’est en tous cas pas.

– Non. Elle est même absurde. Mais dans une friche en banlieue proche, pourquoi l’absurde ne pousserait pas ?

– Alors, après nous, quoi? Gogol, Cami, Queneau, Kafka?

– La Compagnie Pasquier-Rossier ce sera. Elle est un peu tout cela ».

Voilà ce qu’aurait pu donner un tel dialogue… Il va de soi que nous sommes entre nous ce soir…je compte sur votre amitié et votre élégance pour oublier très vite cette hasardeuse petite incursion dans le monde du théâtre.

Je parlais tout à l’heure d’émotion. Croyez-bien qu’en ce qui me concerne, elle n’est ce soir nullement feinte. Elle est même encore amplifiée par les sentiments de réelle proximité qui s’y mêlent. Merci chère Gisèle, merci chère Véronique, pour tout ce que vous avez donné au théâtre. Vous savez que j’y attache personnellement une très grande importance. Ne vous inquiétez surtout pas pour la relève, elle est bien formée. Elle a été à très bonne école, celle de l’excellence.

Chère Geneviève Pasquier, Cher Nicolas Rossier, soyez les bienvenus chez vous.

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