La Chaux-de-Fonds
Allocution du Conseiller fédéral Alain Berset à l’occasion de la Fête nationale – Seules les paroles prononcées font foi.
Le buste de Louis Chevrolet inauguré l’année dernière incarne la créativité et le dynamisme de ce natif de La Chaux-de-Fonds. Mais l’esprit de l’enfant du pays, et de sa région, c’est encore l’inscription sur un mémorial d’Indianapolis, USA, qui le retranscrit le mieux : « Never give up ! ».
Cet optimisme, cette détermination, sont également caractéristiques de La-Chaux-de-Fonds, plusieurs fois ébranlée par des crises structurelles. Et notamment, comme d’autres villes de la région, par la crise de l’industrie horlogère des années 1970.
Grâce à une diversification de qualité, la Chaux-de-Fonds a su se rétablir. Elle accueille de nouveaux secteurs d’activité et entreprises, dont la compétence première s’inscrit dans la tradition régionale de précision au plus haut niveau. Mais à eux seuls, détermination et optimisme ne sont pas suffisants. Il faut savoir se passionner pour une chose, une idée. Aimer ce que l’on fait. Et ce qui vaut pour une industrie vaut aussi pour un pays.
En Suisse, on compte 130 natels pour 100 habitants. Cela devrait suffire pour arriver à se parler. Et à s’entendre. Mais dans les faits, pour se parler, il faut plus qu’un natel et du réseau. Il faut aussi aimer les échanges, la discussion, le débat.
Pour apprendre à se connaître, il ne suffit pas de rester côte à côte, harmonieusement, certes, mais silencieusement, en s’envoyant un « smiley » de temps en temps. Il faut savoir se parler vraiment.
Un fin connaisseur de la Suisse de la diversité, l’auteur bâlois Fritz René Allemann, disait : « J’ai toujours pensé que la seule tolérance pour l’altérité et l’originalité ne suffit pas à elle seule. Ce qu’il faut, c’est aimer l’altérité. Savoir l’apprécier. Savoir apprécier la Suisse donc. Un pays né de la volonté d’être ensemble, riche de ses entrepreneurs, de son identité, de ses différences.
Je suppose que vous avez choisi de vous jumeler à Winterthour parce que vous étiez curieux. A peine 2h30 de train et déjà un tout autre monde.
Et c’est justement cette curiosité qui garantit notre cohésion. Et aussi ces débats qui n’en finissent jamais. Ils sont et font notre pays. Cela aussi, c’est un privilège qu’il faut savoir apprécier. Car notre démocratie directe est un système politique unique au monde que beaucoup nous envient.
A ce propos, les économistes se penchent désormais sur un nouveau thème de recherche : le bonheur. Et l’une de leurs conclusions m’a interpellé : plus les gens peuvent participer aux décisions politiques, plus ils sont heureux.
Bon, soyons clairs, perdre une votation populaire n’a rien de particulièrement jubilatoire. Même quand on sait qu’il y en aura d’autres. La Suisse a toujours fait partie des nations les plus heureuses. Et c’est certainement aussi lié au fait que la politique, nous la faisons ensemble.
Nous savons bâtir des ponts. Au sens propre comme avec le Golden Gate Bridge de San Francisco, construit par le Schaffhousois Othmar Ammann. Ou les fantastiques ponts que nous possédons dans notre pays. Mais au sens figuré aussi. Nous savons bâtir des ponts. Et particulièrement au niveau politique. En toute modestie bien sûr.
Nous y arrivons même mieux que Napoléon, fin politique s’il en est, l’aurait pensé. Lui qui déclara, résigné : « Plus j’ai réfléchi sur la nature de votre pays et sur la diversité de ses éléments constitutifs, plus j’ai été convaincu de l’impossibilité de le soumettre à un régime uniforme ».
Je pense pouvoir pour ma part déclarer, sans procédure de consultation préalable, que Napoléon s’est trompé. Notre Etat fédéral a maintenant 166 ans. Et il a une constitution qui jouit d’une grande considération à l’étranger. Elle jette des ponts au dessus des fossés régionaux et religieux. Pour rassembler un pays pragmatique et novateur, il fallait bien une solution pragmatique et novatrice.
L’erreur de Napoléon vient certainement de sa volonté de « soumettre ». Il a essayé en 1798 avec la République helvétique et a échoué. Et effectivement, ça ne pouvait pas fonctionner.
Dans notre pays, il faut plutôt chercher nos points communs dans notre diversité ; soigner notre respect de l’autre ; et se réjouir qu’autant de cultures différentes puissent vivre en paix dans un petit pays. En fait, ce n’est pas malgré sa diversité, mais grâce à elle que la Suisse est devenue ce qu’elle est :
- stable et performante,
- plurilingue et cosmopolite,
- novatrice et créative,
- et pourtant soucieuse des différences régionales et sociales.
En ce moment, nos relations avec l’Europe occupent à nouveau le devant de la scène. Que ce sujet soit controversé est logique. Il est question d’identité, d’intérêts, d’institutions. Le Conseil fédéral va négocier avec l’Union européenne l’avenir de nos relations. Inutile de dire que ces négociations seront difficiles. Et qu’à la fin, nos conclusions devront être approuvées par le peuple.
Une chose est sûre : la Suisse comme l’UE ont tout intérêt à conserver des relations économiques étroites. Revenir sur ce partenariat serait délicat pour les deux parties.
Quel qu’en soit le résultat, je suis convaincu d’une chose : l’immigration sera acceptée pour autant que les personnes qui habitent déjà notre pays s’y sentent en sécurité. Pour cela, il faut notamment de solides mesures d’accompagnement. Mais il faut aussi veiller à offrir une offre de formation et de perfectionnement de qualité. La formation est l’un de nos principaux atouts.
Et garantir à tous de réelles chances sur le marché de l’emploi. Nous ne pouvons pas accepter que les personnes de plus de 50 ans ne trouvent plus de travail. Que les femmes gagnent moins ou soient défavorisées parce qu’elles souhaitent travailler à temps partiel. La conciliation travail-famille n’a jamais été aussi essentielle.
Nous ne pouvons pas accepter que les entreprises bénéficient d’un marché de plusieurs centaines de millions de citoyens européens sans penser aux implications que cela représente pour notre société. Et nous ne pouvons accepter que le coût du logement continue d’augmenter démesurément.
Je suis convaincu que la Suisse trouvera un chemin pour relever ces défis. Un chemin qui conviendra à tous. Pour cela, chacun d’entre nous doit assumer ses responsabilités, apporter sa pierre à l’édifice. Ce que notre pays peut faire de son propre chef, il faut qu’il le fasse.
Mais sans oublier une chose : souhaiter une coupure totale avec l’Europe, c’est refuser la réalité économique et donc les intérêts de la Suisse. Quelle que soit la forme de nos futures relations avec l’UE, celle-ci restera d’une importance fondamentale pour notre pays. L’UE est le plus vaste espace économique du monde et, de loin, notre partenaire commercial le plus important.
La prospérité de notre pays est et restera liée au bon fonctionnement de nos relations avec l’UE et à l’immigration. Nous devons maintenir le dialogue avec notre principal partenaire. Nous ne pouvons pas tout simplement cesser tout rapport.
D’un point de vue culturel, nous sommes des Européens. Je pense qu’il est bon de rappeler, tout particulièrement en cette année de commémoration du centenaire du début de la Première Guerre mondiale, que l’Europe ne s’est jamais aussi bien portée qu’aujourd’hui.
Savoir apprécier notre diversité, c’est déjà s’entendre. Mais pour s’entendre, encore faut-il se comprendre. Nous devons pouvoir nous parler dans nos langues nationales. Sinon, nous allons nous perdre.
Les langues sont essentielles à la cohésion nationale. Elles véhiculent des idées, des sensibilités, une manière de penser. Elles sont plus qu’un outil pour se comprendre, elles sont l’expression d’une culture. Elles sont au cœur de notre identité.
Il faut aussi savoir apprécier notre plurilinguisme et le percevoir comme une chance unique que notre pays offre à ses habitants. Or il se trouve que dans certains cantons, l’apprentissage du français est de plus en plus menacé au niveau du primaire et du secondaire 1. L’italien aussi est menacé en dehors de la Suisse italienne.
Je suis persuadé que l’apprentissage d’une deuxième langue nationale au primaire est un fondement de la cohésion et du tissu culturel de notre pays.
Confédération et cantons doivent encourager le plurilinguisme. Il ne faut pas, à force de solutions cantonales, oublier la Suisse. Le plurilinguisme de notre pays n’est pas négociable.
Ici, à la Chaux-de-Fonds, vous l’avez compris depuis longtemps, vous qui avez créé avec Winterthour une fondation qui s’attache depuis plus de 20 ans à promouvoir les échanges. Je vous en félicite. Toutes les communes devraient être jumelées avec une ville d’une autre région linguistique.
Je le conçois : il n’est pas si facile d’apprendre une autre langue nationale. Tant que nous continuerons à communiquer, je ne me fais aucun souci pour notre pays.
La seule chose qui serait vraiment délétère pour la Suisse serait de renoncer à la discussion. Que chaque région, chaque groupe, chacun d’entre nous ne voit plus que son intérêt et non pas celui de la société et de son pays.
Voilà qui menacerait réellement la Suisse.
Source : Conseil fédéral, admin.ch · Document original (PDF)