Genève

Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.

Madame la Ministre de la République du Pérou,
Mesdames, Messieurs les conseillers nationaux,
Mesdames, Messieurs les députés,
Monsieur le Maire de Genève,
Monsieur le Directeur du Musée,
Mesdames, Messieurs les professeurs et les chercheurs,
Chers invités et visiteurs,

Nous sommes ici à Genève, mais je vais vous parler d’Appenzzell.

De Marcel Appenzzell, un ethnologue formé à l’école de Malinowski, qui partit à Sumatra en 1932 pour observer le mode de vie d’une population indigène vivant au cœur de la jungle, les Kubus. Lorsqu’il établit le contact, ceux-ci ne semblaient pas se préoccuper de lui. Ils ne lui adressèrent même pas la parole. Et après quelques jours, ils abandonnèrent mystérieusement leur village. Il les retrouva deux mois plus tard et l’expérience se renouvela: les Kubus se désintéressaient de lui et ils abandonnèrent assez vite leur nouveau village. Marcel Appenzzell s’obstina à les suivre. A peine avait-il réussi à les retrouver qu’ils s’enfuyaient à nouveau, s’enfonçant dans des régions de plus en plus inhabitables pour reconstruire des villages de plus en plus précaires.

Pendant longtemps, il s’interrogea sur ces comportements migratoires qui ne semblaient dépendre ni du nomadisme, ni de la chasse, ni de la cueillette. S’agissait-il d’un rite religieux, d’une épreuve d’initiation, d’un culte lié à la naissance ou à la mort ?

Ce n’est qu’après 5 longues années qu’il comprit enfin. Si les Kubus abandonnaient leur village, c’était à cause de lui et de lui seul : ils ne faisaient rien d’autre que le fuir ! Ils préféraient en effet affronter les mille dangers de la nature plutôt que les hommes.

Cette petite fable nous est racontée par Georges Perec dans la Vie mode d’emploi. L’ethnologue Marcel Appenzzell n’a jamais existé, mais le récit fictif de ses explorations ne suscite pas moins des réflexions qu’il me semblait intéressant d’aborder à l’occasion de l’ouverture du nouveau musée d’ethnographie de Genève.

Si l’ethnographie tient une place si particulière dans notre culture, c’est parce que l’étude des communautés anciennes disparues ou en voie de disparition permet à l’homme d’aujourd’hui de renouer avec ses origines ancestrales. Mais pour entrer dans l’intimité du passé, il faut tout d’abord s’abandonner et accepter de renoncer, au moins pour un instant, à la part de modernité qui est en nous. Et ce n’est jamais simple. Faites-en l’expérience. Postez-vous devant n’importe laquelle des vitrines de ce musée: c’est toujours votre propre reflet que vous allez apercevoir en premier. Pour voir le masque en bois de l’autre côté de la vitre, il faut regarder par-delà ce reflet, au-delà de soi-même.

C’est probablement ce que n’est pas parvenu à faire l’ethnologue de notre fable, tellement préoccupé par sa propre quête universitaire qu’il n’a pas été en mesure de comprendre que les Kubus ne souhaitaient tout simplement pas être dérangés. Il faut un peu s’effacer ou se regarder soi-même pour accéder véritablement à l’autre.

Admirer des vestiges de cultures souvent plus anciennes, c’est aussi leur témoigner du respect. En ceci, l’ethnographie véhicule un message d’humilité. Nous ne sommes qu’un maillon d’une immense chaîne humaine et ceux qui nous ont précédés en d’autres lieux et d’autres époques ont encore des choses à nous enseigner. Ils ont été les précédents locataires de la Terre. S’ils ont également su tirer profit de ses richesses, c’était à un tout autre rythme. Rassemblés des quatre coins du monde, les objets exposés dans ce musée en témoignent. La finesse de leur exécution, leur beauté fragile nous donnent envie de croire qu’ainsi outillés, les hommes et les femmes d’autrefois ne songeaient qu’à s’adapter à leur environnement et non pas à le soumettre entièrement à leurs besoins et désirs, au risque de le détruire. Difficile en effet de défricher toute la forêt amazonienne avec une hache en pierre de l’Ucayali. Ou de précipiter l’extinction des éléphants lorsque l’on ne dispose que de simples flèches à pointe en feuille chokwées.

Contrairement toutefois à une idée reçue, l’ethnographie ne fait pas qu’étudier les civilisations du passé. Il faut parcourir le musée d’ethnographie de Genève pour bien s’en rendre compte. Son billet d’entrée donne l’accès du chemin vers la tolérance.

On y découvre 7200 m2 de cultures, de croyances et de pratiques artisanales, certaines même contemporaines, qui ne correspondent pas en tous points aux nôtres mais qui n’en sont pas moins dignes d’un très grand intérêt sociologique. Plus de 1’000 objets, sur les 80’000 que possède le Musée, sont à contempler comme autant de témoignages de la diversité culturelle du monde. Par leur rigueur scientifique, l’ethnographie et les sciences qui lui sont généralement associées nous permettent au fond de nous interroger sur ce que cela signifie de vivre ensemble, hier comme aujourd’hui, autant ailleurs qu’ici-même, au coeur de la Cité.

L’élégance feutrée du lieu donne à penser qu’il existe au moins un endroit où toutes les cultures du monde cohabitent paisiblement. On ne pourrait presque que regretter qu’un tel endroit soit un musée… Peut-être que la direction du Musée devrait suggérer à l’ONU, qui n’est pas si loin, d’organiser ses conférences ici même, afin que la communauté internationale puisse ressentir, ne serait-ce que pour quelques instants, les bienfaits de la douce harmonie du monde.

Tout cela pour dire et souligner que Genève fait aujourd’hui particulièrement honneur à son rang de ville internationale où la culture se célèbre à chaque coin de rue. La nouvelle extension sous-terraine de son Musée d’ethnographie est une prouesse architecturale qui ferait presque oublier ce malheureux coup de pioche à l’origine du percement d’une canalisation au bord du lac il y a plus de cent ans, que vos autorités ont joliment su transformer en œuvre d’art se voyant à des kilomètres à la ronde.

Je tiens encore à relever la présence parmi nous de la Ministre de la culture de la République du Pérou, présence qui achève de démontrer que Genève est bien une ville internationale. De nombreux objets provenant de son pays sont exposés au Musée et y seront précieusement conservés, comme l’amitié liant nos deux pays. Une amitié réaffirmée par la signature aujourd’hui même de l’accord bilatéral sur la protection des biens culturels suisses et péruviens. Cet accord permettra de faciliter la conservation, la sauvegarde et les échanges des biens culturels ainsi qu’à lutter contre leur trafic illicite. Je tiens d’ailleurs à souligner que l’exposition « Les rois mochica. Divinité et pouvoir dans le Pérou ancien » n’aurait pas pu être mise sur pied sans une excellente collaboration entre nos deux pays.

Le Pérou est un pays riche d’une immense culture, qu’elle soit ancienne ou contemporaine, si l’on pense à son récent Prix Nobel de littérature Mario Vargas Llosa. Permettez-moi d’évoquer aussi la figure de Flora Tristan, femme de lettres franco-péruvienne, militante socialiste et féministe dont le petit-fils, Paul Gauguin, aurait apprécié ce musée et tout particulièrement sa collection océanienne. Tiraillé entre la mer, les hauts plateaux andins, la Cordillère et la forêt amazonienne, le Pérou et ses mystères ont toujours attiré et fasciné.

Je vous ai parlé des explorations littéraires de Marcel Appenzzell, comment ne pas non plus penser, au moment de conclure, à l’expédition Sanders-Hartmut, sur les traces de laquelle Tintin est parti un jour à la découverte du Temple du soleil.

L’enfant caché au plus profond de nous s’en souviendra certainement en découvrant ce nouveau et remarquable Temple en sous-sol que nous inaugurons en ce moment.

Je vous remercie de votre attention.

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