Genève

Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.

Messieurs les Ministres,
Monsieur le Président du Grand Conseil,
Excellences,
Mesdames et Messieurs les Députés aux Chambres fédérales,
Mesdames et Messieurs les Membres du Corps consulaire à Genève,
Mesdames et Messieurs les Députés au Grand Conseil,
Monsieur le Conseiller administratif de la Ville de Genève,
Mesdames et Messieurs les Représentants des autorités fédérales, cantonales et municipales,
Madame la Présidente du Salon International du Livre et de la Presse,
Chers amis lecteurs,

Ce que je vais vous dire ne va pas vous réjouir : pour être honnête, je crois sincèrement que le livre a fait son temps.

Avec Internet, votre soif de culture ne devrait plus s’épancher par le papier. Vous allez rater le train de la modernité, et ce n’est pas parce que vous vous réunissez une fois l’an près d’un aéroport que vous allez combler votre retard.

Internet, c’est la rapidité, la concision, les traits d’esprit. Avec Twitter, je peux m’exprimer en 140 signes. 140 signes ! Ca suffit largement lorsque l’on veut dire des choses profondes sans perdre trop de temps à réfléchir.

Internet, c’est la beauté de la langue. La réinvention perpétuelle de la pensée et du langage. L’abandon de cet insupportable corset qu’est la grammaire.

Marcel Proust manquait de souffle, non pas tellement parce qu’il était malade, mais surtout parce que ses phrases étaient trop longues. Cette lubie que de vouloir absolument aligner le sujet, le verbe, et tous les compléments de noms, d’objets, de lieux, et de temps. Surtout de temps ! C’est le Temps qui l’aura perdu.

En matière d’information, Internet, c’est tout de même autre chose qu’un livre. Sans Internet, pas de Wikipédia, qui est la somme de toutes les connaissances. Un gigantesque selfie de mots et d’articles qui fait le portrait l’Homme comme jamais aucun auteur auparavant.

Quoi Diderot, quoi d’Alembert ? Des hommes du livre qui ont écrit une encyclopédie… Très bien. Mais permettez-moi de vous faire remarquer que leur Encyclopédie ne valait même pas le Guide du routard.

Ils n’ont par exemple pas gardé un grand souvenir de Genève.

Au contraire, ils n’ont fait que critiquer ses habitants, suggérant qu’ils manquaient d’esprit parce qu’ils n’allaient pas assez souvent au théâtre :  » Les représentations théâtrales formeraient le goût des citoyens, leur donneraient une finesse de tact, une délicatesse de sentiments qu’il est très difficile d’acquérir sans ce secours ».

Sur Wikipédia, un tel article aurait immédiatement été signalé à l’administrateur.

Le problème avec les livres de papier, c’est que l’administrateur, c’est le lecteur, et qu’il est perdu dans sa bulle de solitude. Il ne fait que penser et réfléchir. Il finit par rêvasser,… et du coup, il laisse passer toutes les approximations de l’auteur.

Je me dois encore de citer Victor Hugo. Dans Notre-Dame de Paris, écrit en 1832, il avait déjà tout compris et tout résumé.

Au chapitre intitulé Ceci tuera cela, il montre comment l’apparition d’une nouvelle technologie détruit inexorablement les arts qui l’ont précédée. En l’occurrence, comment le livre imprimé a précipité la fin de l’architecture et des cathédrales sur les murs desquelles s’écrivait jusqu’alors l’Histoire des hommes et des femmes.

Selon Victor Hugo, l’architecture a été tuée par le livre : « Qu’on ne s’y trompe pas, l’architecture est morte, morte sans retour, tuée par le livre imprimé, tuée parce qu’elle dure moins, tuée parce qu’elle coûte plus cher ».

Avec Internet, le virtuel a tué le livre, simplement parce que ce dernier dure moins longtemps et coûte plus cher. Du coup, les idées s’en sont allées se fixer ailleurs que sur des pages en papier.

Si le Moyen Âge a vu la mort de l’architecture et des cathédrales, il n’est pas étonnant que le monde du livre soit à son tour devenu une ruine. De son palais jadis imposant il ne reste plus aujourd’hui que quelques salons… comme celui qui se tient chaque année à Genève.

…Tout ce que je viens de dire – la mort du livre – constitue pour nous tous ici présents le pire des cauchemars. Pourtant, quel que soit leur avenir, jamais les livres ne cesseront de faire penser.
En préparant mon discours, je me disais que le moment est beaucoup plus réjouissant qu’en 2012, lors de mon dernier passage au Salon : le prix fixe du livre venait d’être refusé. L’atmosphère était morose.
Au fond, il y a bien quelque chose n’a pas changé depuis 2012 : le Salon du livre de Genève est resté ce lieu privilégié qui défend la diversité de la création littéraire. De la bande dessinée à l’improvisation poétique en passant par les projets Trans média, la littérature y est présente sous toutes ses formes.

Isabelle Falconnier a marqué de son empreinte ce Salon.
En authentique Madeleine de Scudéry du bout du lac, elle a su lui redonner un esprit, chaleureux et feutré, discret mais très présent, à l’image de sa belle signalétique, qui donne envie à tous, lecteurs ou professionnels, de se rencontrer, d’échanger et de débattre, en toute liberté.

Cela, il est aussi bon de le rappeler, alors même que cette liberté vient d’être violemment attaquée en début d’année. Les livres, et même ceux qui dérangent, nous nourrissent.

L’éventail de nouvelles mesures publiques en faveur du livre, conjugué à la dynamique de lieux comme ce Salon, les livres le valent bien.

Car les livres alimentent nos rêves et nos angoisses.
Les livres sont le mode d’emploi de l’homme, qui est fait de joies, d’amour, de peines et de doutes. Il est aussi fait de rire, du rire de soi et donc par conséquent des autres, et cela il faut le comprendre et l’accepter.
La lecture nous y aide.

On dit que les hommes sont égaux, c’est vrai également pour les livres. Entre eux, pas de hiérarchie. Tous sont sacrés ou ne le sont pas.
Et nous ne devons jamais tolérer qu’un seul livre puisse réduire au silence son auteur, parce qu’il serait un libre penseur, un provocateur ou un illustrateur.

Enfin, leur contact nous fait du bien. Nous avons besoin d’effleurer du doigt les mots avant qu’ils ne deviennent des idées.

Ce rapport sensuel est encore amplifié par l’odeur subtile du livre que l’on ouvre qui, faites-en ici même l’expérience, est mille fois plus puissante que le kérosène.

Je vous remercie de votre attention

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