Lausanne
Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.
Ce sont des feuilles de papier.
Une matière fabriquée à partir de fibres cellulosiques végétales.
Celles-ci présentent la particularité d’avoir été obtenues par la mise en suspension dans l’eau de papiers et cartons récupérés, qui ont été brassés dans un « pulpeur ». Ce procédé a encore été complété par une opération d’épuration et de désencrage.
Je le précise, parce que les innovateurs sont parfois tellement concentrés sur l’avenir et la technologie qu’ils finissent par oublier de quoi sont faites les choses les plus simples, dont on trouve encore l’usage dans l’administration.
L’innovation, c’est aussi cela : le combat du neuf et du vieux, et je trouvais intéressant de le souligner alors même que nous parlons aujourd’hui d’Hippocrate dans une architecture de science-fiction.
Cela dit, vous êtes l’innovation, l’excellence, la qualité.
Vous savez exploiter vos potentiels pour façonner le monde de demain.
Au niveau des pouvoirs publics, nous créons les conditions cadre pour vous permettre de développer au mieux vos potentiels, en regard de tous les équilibres de la société.
« A chacun son job », ai-je envie de dire, mais ce n’est pas pour rien que nous sommes aujourd’hui sous un même toit.
Chers amis entrepreneurs,
Chers amis innovateurs,
Il me revient une image.
Celle d’un fumeur de pipe en imperméable gris et au pantalon trop court, qui s’en vient semer la pagaille dans la très belle villa moderne de son beau-frère, dotée d’une cuisine remplie de gadgets, pas tous très utiles.
Monsieur Hulot, c’est de lui dont il s’agit, finissait par répandre un peu de poésie dans l’univers technique de son beau-frère, Monsieur Arpel.
Sorti en 1958, Mon Oncle de Jacques Tati, reste l’une des plus belles et profondes réflexions sur ce qu’est l’innovation et ce qu’elle peut tout à la fois offrir et prendre aux hommes.
J’entends encore sa petite musique en cette journée consacrée aux PME et à l’innovation, où nous parlons de Health Valley, de medtech, de biotech et de start-ups, dans ce magnifique Swiss Tech Convention Center de l’EPFL.
C’est ainsi : si l’on veut parler le langage de l’innovation, il faut maîtriser l’anglais et les acronymes.
Comme ministre non seulement de la santé, mais aussi de la culture, il y a au fond de moi une lutte qui s’engage, où je me sens tout à la fois Monsieur Arpel et Monsieur Hulot.
Je me réjouis en effet des avancées de la science et de la médecine, mais un peu moins des dommages collatéraux que la modernité occasionne quotidiennement à la langue française.
Mais je suis ici pour encourager votre créativité et soutenir vos efforts, et non vous faire des reproches.
Un reproche tout de même… Un petit reproche… Un nano-reproche.
J’ai pu constater que l’excellent niveau que vous nous avez permis d’atteindre dans le domaine de la santé entraîne à la longue un effet secondaire très rarement signalé sur les notices, à savoir que « guérir fait vivre beaucoup plus longtemps ».
Je ne vous en voudrais bien sûr jamais d’inciter les gens à vivre très longtemps en mettant à leur disposition le produit de vos innovations, mais j’ai bien pris acte des incidences sociales qu’un vieillissement de la population implique, notamment au niveau de notre AVS.
Je ne sais donc pas si je dois vraiment vous dire merci.
Voilà. Après les nano-reproches, place aux giga-compliments.
La Suisse est à la pointe dans le domaine de la technologie. Nous le devons non seulement à l’excellence de nos établissements universitaires, fédéraux ou cantonaux, mais aussi à nos PME et nos start-ups, soit à une large partie d’entre vous.
L’action souvent conjointe des acteurs du secteur public et du secteur privé produit des résultats remarquables pour un si petit pays et cela ne cesse d’étonner nos pays amis et partenaires.
Paradoxalement, à l’intérieur même de notre pays, ces remarquables résultats paraissent presque ordinaires.
Placés en effet aujourd’hui devant le fait accompli, nous ne nous étonnons plus de rien, nous finissons par ne plus sentir la présence d’une petite souris Logitech dans notre paume, ou par trouver normal, à moins d’être un oiseau ou un poisson, que les voiliers Alinghi soient devenus des planeurs.
Les capsules Nespresso que nous buvons chaque matin sont aussi un miraculeux concentré de technologie et de goût, mais en avons-nous seulement conscience ?
Toutes ces innovations révolutionnaires au succès incroyable sont parties de la Suisse. En matière de technologie, la petite Suisse est capable de réaliser les plus grandes choses.
Nous avons même réussi à envoyer un Vaudois dans l’espace.
Des journées comme celle d’aujourd’hui sont très précieuses, parce qu’elles nous redonnent l’occasion de nous émerveiller devant tant de prodiges.
Toutes les nouvelles technologies et bien d’autres nous apparaissent comme des acquis et nous avons pris l’habitude d’évoluer dans un décor de modernisme et de confort sans jamais toutefois bien comprendre ni questionner son envers.
Toujours plus perfectionnée, touchant désormais à tous les domaines de la santé, la technologie ne semble plus connaître de limites.
Il faut pourtant bien lui en trouver, et c’est désormais sous l’angle de l’éthique que l’Etat doit modérer les ardeurs de la technologie en faisant édicter de nouveaux commandements légaux :
– « tu ne cloneras point »,
– « les données personnelles, tu protégeras »,
– « dans l’intérêt public, toujours tu agiras ».
L’EPFL est actuellement en train de développer son Humain Brain Project et certains pensent qu’il pourrait s’agir d’une étape ultime dans la construction humaine. Mais nous avons prouvé depuis longtemps que nous étions capables de créer des choses infiniment plus complexes et nombreuses que des neurones : des règlements de droit administratif.
Dans l’introduction de son fameux Traité de droit administratif, sorti en 1984, le professeur André Grisel relevait déjà l’expansion fulgurante de ce droit. Le progrès technique en était selon lui une des causes.
Si l’Etat est contraint de se doter de tant de règlements, également dans le domaine médical et paramédical, c’est parce qu’il doit veiller à la santé et aux droits de ses concitoyens et qu’il doit dès lors encadrer les avancées technologiques.
Mais il doit dans le même temps aussi encourager l’esprit d’entreprise qui est à la base de toute innovation.
L’Etat peut donc être perçu tout à la fois comme un frein et comme un accélérateur à l’innovation. Il me serait très agréable que vous ne reteniez aujourd’hui que cette seconde propriété mécanique.
Quoi qu’il en soit, la santé n’est pas qu’une affaire publique, elle est aussi une affaire privée.
Dans ce que j’appellerais le domaine de la santé privée, qui dépend de la responsabilité de chacun, les nouvelles technologies me paraissent, là encore, fondamentales.
Sur nos portables, on trouve des applications qui nous aident à veiller sur notre santé, à mesurer notre rythme cardiaque, à contrôler nos habitudes alimentaires, ou à régler nos activités sportives en nous incitant à nous dépenser plus et mieux.
Toutes ces applications se trouveront peut-être bientôt réunies à nos poignets, lorsque notre montre ne mesurera plus seulement le temps qui passe mais aussi le sang qui pulse, et que nos données seront immédiatement transmises à notre médecin qui prendra alors personnellement à sa charge tout notre stress. Merci d’avance à lui.
Ce jour-là – il est permis de rêver -, un petit bracelet suisse scellera l’alliance de l’industrie et de la médecine et c’est toute une partie du secteur de l’horlogerie qui sera rattachée au secteur de la santé. Et la Health Valley romande s’élèvera même en direction des hauts plateaux de Neuchâtel et du Jura.
Toute PME est à l’image des hommes qui la composent et quelqu’un a dit un jour : « les grands hommes ne naissent pas dans la grandeur : ils grandissent ».
Ce quelqu’un n’est autre que Vito Corleone, le fameux Parrain du cinéma, et force est d’admettre que s’il y a une autorité incontestable en matière de PME, c’est bien lui.
Pour reprendre ses propos, je dirais donc qu’il est dans notre intérêt de toujours aider les PME à grandir pour, à travers elles, maintenir le statut d’excellence que nous avons acquis dans le domaine technologique de la santé.
J’avais commencé par évoquer Mon Oncle et je termine par une citation du Parrain, ceci pour ne pas oublier non plus qu’à la base de toute innovation qui transcende et transforme notre société, il y a souvent au départ une PME de taille et de structure familiale.
Je vous remercie de votre attention.