Avenches

Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.

Monsieur le Président du Grand Conseil,
Excellence,
Mesdames et Monsieur les Conseillers d’Etat,
Monsieur le Syndic d’Avenches,
Mesdames, Messieurs,

Malgré le niveau d’excellence que nous avons atteint dans le domaine de la médecine et en matière de santé, il ne m’a encore jamais été donné de rencontrer une personne qui soit âgée de 2000 ans.

Et croyez bien que je le regrette.

Quelles leçons d’Histoire et de Philosophie n’aurions-nous pas à recevoir d’une telle personne, qui serait née au tout début du règne de l’empereur Tibère !

Dans le même temps, si la commune d’Avenches avait été une personne, j’aurais dû me déplacer aujourd’hui avec un camion de déménagement pour lui livrer ses 20 fauteuils de centenaire. Vu le nombre de petits virages entre Belfaux et Avenches – probablement pas loin, lui non plus, de 2000 -, je me dis que finalement, tant mieux peut-être.
Avenches célèbre donc officiellement ses 2000 ans d’existence.

On peut la considérer comme le premier chef-lieu administratif recensé sur nos terres. A l’occasion de l’annexion de ce qui était encore l’Helvétie, les Romains la décrétèrent en effet capitale de la « Cité des Helvètes ».

Idéalement placée sur un axe de passage, Aventicum était une importante ville-carrefour, avec en son centre un magnifique rond-point : son amphithéâtre. Lorsqu’on leur assigne une mission culturelle, les ronds-points résistent beaucoup mieux au temps. La cathédrale de Fribourg en est un autre très bon exemple.

Peuplée d’environ 20’000 habitants, l’antique Avenches était plus grande au sein de l’Empire romain que ne l’est notre Suisse au sein de l’Europe.

Elle était certes un peu moins bien centrée que nous ne le sommes aujourd’hui, mais cela ne saurait constituer une tare géographique. Au contraire, un léger décalage permet un regard plus indépendant et donc peut-être plus pertinent sur les choses et le monde qui nous entourent.

A propos de son film Satiricon, adapté de Pétrone, Fellini disait: « je fais un film sur l’Antiquité qui raconte une histoire d’aujourd’hui ».

La commémoration des deux mille ans d’Avenches permet pour sa part de nous interroger sur ce que nous sommes devenus. Avons-nous tellement changé ?

Il y a 2000 ans, la société d’Aventicum subissait les influences de la culture romaine mais aussi des traditions celtes. Car les Helvètes étaient un peuple celtique et l’Empire romain laissait une autonomie aux peuples conquis.

Aujourd’hui, nous sommes à la croisée d’influences européennes, avec pourtant une identité propre forte. Nous sommes partie du monde.

Il y a 2000 ans, chez les Helvètes et probablement encore à Aventicum, ce sont les chevaliers qui détenaient le pouvoir politique, économique et militaire. Les druides étaient en charge des affaires religieuses.

Et puis, en-dessous, on trouvait le peuple, et puis enfin les hommes privés de toute liberté, à savoir les esclaves.

Aventicum devait donc être gérée par des chevaliers.
Et aujourd’hui ? Ce ne sont plus les chevaliers qui dominent la société, mais il est piquant de relever qu’Avenches abrite le haras fédéral, qui peut être considéré comme un reliquat des privilèges fait aux chevaliers et à leurs montures.

Notre société actuelle a beaucoup évolué. La Démocratie a aboli le système hiérarchique des classes pour consacrer le principe d’égalité entre tous les citoyens et leur garantir un grand nombre de libertés.

Pour autant, ce luxe de droits n’empêche pas les libertés des uns de froisser les principes des autres, comme on a pu le voir en France en ce début d’année, lorsque l’esprit libertaire de la satire s’est violemment heurté aux sentiments sacrés du religieux.

Sur ce point, il semble que nous ayons beaucoup à apprendre de la culture romaine. Il existait en effet à Rome une tradition de la satire, et les œuvres de Pétrone, Juvénal ou Martial, et ses mordantes Epigrammes, étaient largement diffusées et plébiscitées, et même reproduites sur les murs.

Les tensions que nous connaissons actuellement sont peut-être un des effets pervers de nos démocraties qui, se proposant de garantir des libertés à tous les individus, se voient ensuite contraintes de gérer les susceptibilités de tous les communautarismes.

Si nous avons malgré tout beaucoup progressé en matière de lutte des classes, on aimerait pouvoir en dire autant à propos de l’égalité des sexes.

A Aventicum, les femmes semblaient appelées à jouer un rôle important dans la société, pour autant bien sûr qu’elles fassent partie d’une des classes dominantes.

On a ainsi mis à jour une stèle évoquant une certaine Iulia Festilia qui aurait été la première prêtresse du culte des impératrices à Avenches dans la seconde moitié du premier siècle. Soit près de 1900 ans avant l’octroi du droit de votes des femmes. Elle possédait aussi un très grand nombre de terres.

Quelques mots encore sur le domaine de la santé.
On a relevé sur le site d’Aventicum la trace d’un certain Postumius Hermes, qui était médecin ophtalmologue. Il s’agissait, là encore, d’une inscription sur une stèle. Mais non d’un graffiti antique contenant de très grosses lettres devenant de plus en plus petites.

Ce médecin en question était un ancien esclave devenu affranchi, car la médecine à Rome était essentiellement en mains des affranchis et des esclaves.

Il est intéressant de le savoir, si l’on songe qu’à l’heure actuelle, certains médecins ont encore le sentiment d’être esclaves de leur clientèle et rêvent en outre de s’affranchir de notre système de sécurité sociale.
L’étude de l’Histoire nous révèle donc bien ce que nous sommes.

L’étude de la Philosophie est également importante.
A ce propos, une anecdote. Vous la connaissez.
Ce qui est peut-être le plus bel objet archéologique découvert ici même, le fameux buste en or de l’empereur-philosophe Marc-Aurèle, a été retrouvé dans les égouts, quelque part sous la cour du sanctuaire du Cigognier, en 1939.
La philosophie extirpée des égouts à l’aube de la période la plus sombre de tous les temps, c’est une parabole extrêmement forte. Comme quoi, des puits noirs de l’Histoire, la Lumière finit toujours par renaître, faisant reluire l’humanité comme l’or le buste des grands hommes.

Pour reprendre une formule de Marc-Aurèle, notre empereur-philosophe rescapé du cloaque : « tout ce qui arrive est aussi habituel et prévu que la rose au printemps et les fruits en été ; il en est ainsi de la maladie, de la mort, de la calomnie, des embûches et de tout ce qui réjouit ou afflige les sots ».
Née voici près de 2000 ans, Avenches a désormais cédé son statut éphémère de capitale administrative pour acquérir celui plus prestigieux encore de cité d’Histoire et de Culture.

Ces ruines sont le symbole toujours bien vivant du lien qui unit toutes les générations, anciennes, présentes, et futures.
Et dans leur pierre un peu usée, ramassée quelque part de l’autre côté du Lac de Neuchâtel, se niche le ciment qui fait que durent les sociétés, et à travers elles l’esprit des hommes et des femmes.

Je vous remercie de votre attention.

Icônes : Icons8