Neuchâtel

Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.

Mesdames, Messieurs,
Chers cinéphiles, Amis de l’étrange et du fantastique,

Il ne m’a pas été facile de venir ici ce soir.
Il m’a même fallu un certain courage.
Pour me rendre à Neuchâtel depuis chez moi, je dois en effet passer par le petit village fribourgeois de Misery, situé tout près de chez moi.
J’ai toujours peur d’y tomber en panne et d’y être séquestré par une administrée qui ressemblerait à Kathy Bates. Sans compter qu’à l’entrée du village, il y a un lieu-dit « la Morte ».
Stephen King apprécierait.

Sans doute plus encore que tous les autres genres, le fantastique façonne notre imaginaire. Il serait dès lors à tout le moins « étrange » qu’un festival de cinéma ne lui soit pas entièrement consacré.

Le cinéma fantastique est l’un des plus anciens qui soit.
Il nous a mené sur la lune en 1902 (merci Georges Mélies), puis sur Mars en 1909 déjà (merci Ashley Miller).
Tout cela plus de 20 ans avant la naissance de King Kong.
L’importance qu’il a prise aujourd’hui nous ferait presque penser que si le cinéma a bien été inventé par les Frères Lumière, il a par la suite largement été réinventé par les Frères Laser.
Comme la littérature qui l’alimente, le cinéma fantastique produit des sous-genres, qui font le bonheur du public : la science-fiction, l’anticipation, l’insolite, l’épouvante, l’héroïc-fantasy ou le merveilleux, sont autant de catégories à l’origine des plus grandes passions cinéphiles, comme des plus grands succès commerciaux.

Les films qui traitent de voyage dans le temps et de paradoxe temporel sont très appréciés. Vous ne pouvez d’ailleurs pas encore le savoir, mais il se trouve que je suis en train de prononcer le même discours que j’ai déjà prononcé dans deux ans, lorsque je reviendrai.

Toujours à propos de voyage dans le temps, il y a quelques semaines, j’étais à l’EPFL dans l’impressionnant Swiss Tech Convention Center. Un décor futuriste pour évoquer les avancées technologiques réalisées dans le domaine de la médecine, que seul un auteur de science-fiction aurait pu imaginer il y a à peine quelques années encore.

C’est en cela que le genre fantastique fascine : des champs de l’Impossible, il s’évertue à extraire le Plausible.
Il construit des mondes qui sont autant d’alternatives à ce futur que, en fin de compte, nous devrons un jour nous choisir.

Le cinéma, qu’il soit de genre ou pas, mérite notre soutien.
L’augmentation du budget de la culture, que nous avons récemment obtenue pour ces cinq prochaines années, profitera au cinéma suisse. Elle profitera notamment par l’entremise d’un soutien à ses festivals, comme celui du NIFF, qui est en fait le seul festival de genre soutenu par la Confédération.

Une société qui investit dans la culture ne le regrette jamais.
Cela me fait penser à une réplique de Louis Jouvet, dans un film fantastique de 1939, La Charrette fantôme, de Julien Duvivier, où il avait Pierre Fresnay pour partenaire. Incarnant un SDF à la veille de Noël, il s’adresse à une dame richement vêtue qui sort d’une voiture avec chauffeur : « Madame, une petite aumône. Dieu vous le rendra au centuple. Alors donnez beaucoup, c’est vous qui faites une affaire ».

Le chemin qui a conduit à l’acceptation du Message culture et à l’augmentation du budget de la culture fut à l’image même du cinéma fantastique. Il s’agissait au départ de faire preuve d’anticipation, sa mise en œuvre nous a procuré quelques nuits d’angoisse et, au final, le résultat confine au merveilleux, comme dans le film de Julien Duvivier.

Entre autres mesures d’encouragement à la création cinématographique résultant du Message culture, la Confédération prévoit des incitations financières pour les films tournés dans notre pays.

Imaginez un peu le nombre de décors que le seul canton de Neuchâtel pourrait offrir au cinéma fantastique : Le Creux-du-Van, le Val-de-travers, la Côte-aux-Fées, le Crêt-du-Cervelet, les Bayards… En plus du décor, tous ces lieux nous fourniraient même le titre du film !

A propos de lieux de tournage, je vous signale aussi que juste à côté de la commune de Misery, se trouve la commune de Léchelles, qui comptait très exactement 666 habitants au 31 décembre 20…13.
Quelqu’un parmi vous devrait pouvoir en tirer quelque chose !

L’incitation à tourner plus souvent dans notre pays vise bien- sûr à renforcer la compétitivité de la Suisse comme lieu de tournage et de production, ainsi que comme site d’implantation d’entreprises techniques.
Ce nouvel instrument tend à promouvoir et entretenir un authentique « Swissmade ».

A ce propos, en 2010, ici même au NIFF, on montrait précisément Swissmade, un film d’anticipation suisse sorti en 1969.

On projetait plus exactement la partie qui avait réalisée par Fredi Murer. Les Young Gods avaient composé une musique spécialement pour l’occasion. On a ainsi pu redécouvrir les créatures futuristes dessinés par Giger, 10 ans avant Alien, mais qui ne faisaient à l’époque pas encore tout à fait peur.

Fantastiques, improbables, insolites, de telles expériences ne se vivent qu’au NIFF et nulle part ailleurs, dans une ambiance tout à la fois conviviale et sociale.

Si le cinéma fantastique est devenu très important, c’est aussi parce que, au-delà de son aspect divertissant, il est un cinéma social. Il a su s’emparer des plus grandes thématiques en la matière : l’inégalité des chances, la lutte des classes, la surpopulation, le péril écologique, les menaces épidémiques, la montée des totalitarismes, autant de sujets qu’il aborde régulièrement et à propos desquels notre vigilance jamais ne doit faillir.

C’est ici que le genre se transfigure et finit par toucher à l’Universel.

J’aimerais donc remercier les organisateurs du NIFF, et tout particulièrement sa directrice artistique, pour la promotion de cet « Universel » qui fait tant de bien à notre imagination et qui nourrit tout un pan de notre culture.

Grâce à eux et à leur vivifiante créativité, nous sommes maintenant presque sûrs que plus personne en Suisse ne pense que Matrix est un guerrier gaulois.
Ou que Carrie est la suite logique des Dents de la mer.
Ou, enfin, que Misery se déroule dans le canton de Fribourg.

Vous vous demandez pourquoi j’ai tant insisté avec ce petit village. Eh bien c’est tout simplement que j’en suis personnellement originaire, et cela explique probablement pourquoi je suis attaché au cinéma fantastique.

Je pourrais d’ailleurs un jour vous le faire découvrir.
Je connais une petite auberge, un peu isolée, tout à l’écart…

Je vous remercie de votre attention.

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