Genève
Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.
Monsieur le président du Conseil d’Etat,
Madame la Maire,
Monsieur le président du Salon de l’Automobile,
Mesdames, Messieurs,
Amis des belles calandres et des tableaux de bord en noyer,
Tel que l’on se le représente ici, à Genève, le monde de l’automobile n’est que sensualité.
Roland Barthes n’avait pas manqué de le constater, lui qui écrivait ceci :
« Dans les halls d’exposition, la voiture témoin est visitée avec application intense, amoureuse : c’est la grande phase tactile de la découverte, le moment où le merveilleux visuel va subir l’assaut raisonnant du toucher (…) : les tôles, les joints sont touchés, les rembourrages palpés, les sièges essayés, les portes caressées, les coussins pelotés ; devant le volant, on mime la conduite avec tout le corps ».
Tout ce qui est mécanique, il est vrai, a un très fort potentiel suggestif. Il n’est dès lors pas étonnant que la passion de l’automobile puisse saisir n’importe quel adolescent.
Les symptômes avant-coureurs de radicalisation sont connus.
L’adolescent commence à tapisser les murs de sa chambre de photos de courses de voitures, de posters de Steve McQueen dans le film Le Mans ou, mieux, de son modèle original, le Fribourgeois Jo Siffert.
A table, il se met soudainement à prôner les vertus du fordisme, à émettre des théories définitives sur la réfection des crémaillères de direction, et finit par se moquer de l’Opel Meriva de ses parents.
De là, le jeune peut rapidement perdre tout contact avec la réalité.
Les plus nantis garderont au moins une certaine orientation temporelle grâce au Calendrier Pirelli.
Ceux de 1966 et de 1974 seraient, m’a-t-on dit, presque encore valables aujourd’hui.
Sans doute parce qu’ils ont été ces années-là l’œuvre de deux grands photographes suisses, Peter Knapp et Hans Feuer.
Honteux de vivre une passion incomprise, l’adolescent finira par s’isoler, dissimulant au regard d’autrui des magazines comme Echappement, Gazoline, ou Rétroviseur.
Les plus atteints liront et reliront des vieux exemplaires de la Revue Automobile, éditée dans la petite cité bernoise de Moosseedorf.
La Revue Automobile : le premier journal de Suisse et d’Europe consacré au sujet et fondé en 1906 par l’ingénieur allemand Otto Richard Wagner, dont le nom sonne comme une injure aux oreilles de tous ceux qui ne comprennent pas que le moteur d’une auto peut aussi produire de la grande musique.
Le Salon international de l’automobile de Genève permet à tous ces jeunes de réaliser qu’ils ne sont pas seuls, et que leur passion peut se vivre librement au grand jour.
Mesdames et Messieurs,
L’automobile est le reflet de notre évolution.
Le XXe Siècle a vu l’apparition d’Homo Automobilus et la multiplication des voies de communication nécessaires à sa survie.
Si Homo Automobilus est bien plus rapide que tous ses ancêtres, les muscles de ses jambes sont toutefois moins développés et ses poumons sont bien moins roses.
Quant à son axe hypotalamo-pituito-surrénalien, système de réponse naturelle au stress, il est beaucoup plus sollicité, spécialement aux heures de pointe.
Il semblerait bien que l’automobile nous ait profondément changés.
Elle a, à tout moins, bouleversé notre société.
Et la Suisse a pris part active dans le développement de l’automobile.
L’inventeur valaisan Isaac de Rivaz est considéré comme l’un des pionniers du moteur à explosion : il utilisait au départ de la poudre à canon. Ses recherches l’ont amené à détruire sa toute première chaudière en 1782 déjà.
Elles lui permettront de réussir à remonter toute une rue de Vevey, le 20 octobre 1813. S’ils nous paraissent aujourd’hui comme quelque peu préhistoriques, ses travaux n’en sont pas moins fondamentaux.
Ils seront repris et améliorés des années plus tard, notamment par les ingénieurs allemands Daimler, Benz et Maybach.
La toute première « voiture » recensée en Suisse, encore propulsée par un moteur à vapeur, a roulé tout près d’ici en août 1878, sur la route Genève – Vernier – Meyrier – Cointrin – Genève.
Elle était conduite par deux apprentis de la Société genevoise des instruments de physique, Messieurs Thury et Nussberg.
Cet éclairage historique nous fait réaliser que la présence des autos en ce joli coin de campagne est probablement plus légitime que celle des avions.
L’apparition des premières voitures en Suisse ne fut pas très bien acceptée. On craignait pour la sécurité des piétons, des cyclistes, des chevaux et des charretiers au langage fleuri, dont il valait sans doute mieux pour les agents de la maréchaussée qu’ils ne fussent pas impliqués dans un carambolage.
Les cantons ont dû légiférer : pour ou contre l’automobile sur nos routes ?
Les Grisons ont pour leur part pris le temps de la réflexion, puisqu’il aura fallu pas moins de 15 ans et 10 votations avant que le peuple n’accepte enfin, en 1927, de voir circuler tous ces véhicules dont le klaxon effrayait tant les petites marmottes.
Petite précision : jusqu’en 1927, les voitures pouvaient tout de même emprunter les routes dans les Grisons, mais uniquement avec le moteur coupé, et tirées par des chevaux !
Est-ce à dire qu’on leur donnait à boire de l’essence ? Nous ne saurions l’affirmer.
Le canton d’Uri décida pour sa part en 1901 d’interdire ses cols alpins aux automobiles, mais la pression des responsables du tourisme lui fit ouvrir le Gothard quelques heures par jour à partir de 1906.
Le fameux bouchon pourrait ainsi tirer son origine de ces tracasseries administratives.
L’accueil réservé aux premiers cars postaux fut bien plus favorable : ce nouveau moyen de transport automobile reliait désormais nos vallées les plus éloignées.
C’est ainsi que de souriants chauffeurs en uniforme contribuèrent à la mise en œuvre du fédéralisme.
A partir des années 50, avec la hausse du pouvoir d’achat et la démocratisation des loisirs, l’automobile connut en Suisse, comme du reste partout en Europe, un immense et irréversible essor.
Et c’est avec lui que nous avons roulé vers la modernité en adoptant en 1958 le programme des routes nationales.
Particulièrement stratégique, la création de la sortie no 6 de l’A1 permit de confirmer et entretenir le succès du Salon international de l’automobile de Genève.
L’industrie automobile est logiquement devenue un acteur majeur du monde du travail.
En 2008, le seul domaine du commerce et de la réparation de voitures générait 83’383 emplois, soit 77’609 équivalents plein temps.
A quoi s’ajoutent de très nombreux postes dans le domaine du transport des personnes et des marchandises.
Enfin, profitons de cette journée officielle pour apprécier le message subliminal de prudence que nous envoie le Salon de l’Auto : autour de nous, aucune d’incitation à la vitesse.
Les voitures sont en effet toutes à l’arrêt. Elles n’en paraissent que plus belles.
Les seuls embouteillages en ces lieux sont le fait de piétons mais j’observe que tous semblent heureux et détendus.
Tout cela nous pousse à croire que le monde de l’automobile est parfaitement compatible avec l’univers de la mobilité douce.
Je vous remercie de votre attention et vous souhaite une très agréable visite.