Genève

Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.

J’aimerais, si vous le permettez, rendre hommage à un grand penseur, sans doute le plus important et le plus prolifique de ces 25 dernières années.

Cet homme d’esprit, c’est Homer Simpson, personnage principal de la série et du film du même nom, père de famille américain, agent de sécurité dans la centrale nucléaire de Springfield, grand amateur de bières et de beignets à trous.

L’œuvre intellectuelle d’Homer Simpson ne peut être qualifiée autrement que de monumentale. Elle touche à quasiment tous les domaines. Homer Simpson a notamment fait l’éloge, et cela fait écho à ma propre sensibilité politique, de la solidarité dans le monde du travail : « Je sais pourquoi qu’on m’a choisi ».

Vous noterez l’usage très personnel de la grammaire, qui ne fait que renforcer la pertinence du propos : « Je sais pourquoi qu’on m’a choisi. C’est parce que je suis quelqu’un de stimulant. Les autres, ils disent toujours qu’ils doivent travailler deux fois plus quand je suis là ».

En matière d’éducation, domaine qui vous touche personnellement, il pose les bonnes questions : « Et en quoi l’éducation peut me rendre plus intelligent ? Chaque fois que j’apprends quelque chose de nouveau, j’oublie quelque chose que je savais. Tu te rappelles quand j’ai appris à faire du vin ? Eh ben, je savais plus conduire ».

Les propos d’Homer Simpson nous font rire mais, pour cette raison même, ils nous font perdre de vue que le rire est moins le propre de l’homme que celui du philosophe.

Et si une seule réplique devait résumer toute la philosophie d’Homer Simpson, ce serait celle-ci : « C’est pas parce que je m’en fous que je suis pas capable de comprendre ! ».

Méditons la chose.

Par ses propos, Homer Simpson suggère qu’en matière de connaissance, il ne faut pas se fier aux apparences et que l’ignorance ne saurait en aucun cas se déduire du je-m’en-foutisme.

Cela nous ramène directement à notre jeunesse, actuelle pour vous, un peu moins pour moi. Plus particulièrement, au temps de l’école ou de l’apprentissage, lorsque l’enseignant ou le maître pensaient que nous ne comprenions rien et que nous étions bêtes, alors que, nuance, nous n’étions juste pas du tout intéressés par ce qu’ils étaient en train de nous dire.

La jeunesse est certainement l’époque la plus passionnante de la vie, celle où les idées se forment, souvent au gré de nos envies et de nos dispositions à les accueillir. C’est aussi l’instant décisif où, sans même nous en rendre compte, nous devenons des citoyens.

J’ai pour ma part voté pour la première fois de ma vie en troisième année secondaire, à l’occasion des élections pour la présidence de classe.

J’avais donné ma voix au Parti des Elèves Libres, le P.E.L., qui était doté d’un organe de presse écrite, le Prof Enchaîné, tiré à une bonne trentaine d’exemplaires. Le candidat du P.E.L. n’avait malheureusement de justesse pas été élu. Ce qui relativise au passage l’influence de la presse en période d’élections.

Pour obtenir le droit de vote au sein de la classe, les conditions étaient plutôt strictes: il fallait avoir de l’acné et des cheveux.

Deux conditions que je ne remplirais plus aujourd’hui.

Cette époque de mon adolescence fut également le temps de mes premières aventures culturelles, lorsque je découvrais avec émerveillement certains des grands chefs-d’œuvre de la littérature et du 7e art qui ont largement contribué à faire mon éducation de jeune citoyen.

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

Parce que nous sommes bien disposés et réceptifs à leur égard, les outils culturels que sont la lecture, le cinéma et la fiction sont probablement les meilleurs professeurs de civisme qui soient.

J’ai pu constater que la plupart des films qui s’adressent aux gens de votre génération, et qui sont tirés de livres à succès, ont un décor politique :

« Hunger Games », « Divergente » ou « Le Labyrinthe » sont des films d’anticipation dans lesquels une poignée de jeunes gens grandissent et se révèlent en se confrontant à un système totalitaire dénué d’humanité, que leur bravoure et leur singularité permettra de rendre meilleur.

Tous ces films d’aventures traitent du passage de l’adolescence à l’âge adulte, qui s’accompagne de la double découverte, par les jeunes héros, de leur maturité et, plus encore peut-être, de leur citoyenneté.

Le seul reproche que je ferais à ces films, c’est qu’ils se déclinent sous la forme d’une trilogie, laissant entendre que les jeunes que vous êtes ne savent compter que jusqu’à trois.

Première du genre, la saga Star Wars découle exactement du même procédé. Ici, l’apprentissage du jeune héros Luke Skywalker prend même un tour freudien puisque celui-ci devra combattre son père Annakin Skywalker, passé du côté obscur de la force en revêtant les attributs carnavalesques du sinistre et très enroué Dark Vador.

Imaginé par Georges Lucas, le contexte politique de Star Wars est plus intéressant encore, particulièrement celui de ses épisodes I à III, qui constituent la deuxième trilogie. (Avec Star Wars, il faut savoir compter jusqu’à trois, mais à l’envers).

Ce contexte politique renvoie aux périodes les plus sombres de l’Histoire, en décortiquant les mécanismes de la transformation d’une République du bien en un Empire du mal, qui s’effectue par le détournement insidieux des institutions politiques et l’appel à la figure du grand Homme providentiel.

Le grand Homme providentiel qui sera d’abord démocratiquement élu sénateur, puis réussira à se faire nommer chancelier suprême de la République galactique avant de s’autoproclamer Empereur.

Cette histoire nous raconte que même quand le peuple est souverain, le despotisme est possible.

15 ans avant Star Wars, une autre œuvre de fiction destinée à la jeunesse traitait des mêmes thèmes, sur le mode plus subtil encore de l’humour. Je veux parler ici du Schtroupfissime, un album des Schtroumpfs qui s’adresse certes aux plus petits, mais qui vaut néanmoins toutes les leçons de civisme.

Dans cet épisode, les Schtroumpfs décident de voter pour élire le responsable du village en l’absence du Grand Schtroumpf, parti à la recherche de quelque plante rare.

Le plus fort orateur est bien sûr élu. A peine élu, il se pare d’or, monte sa garde personnelle et fait emprisonner le Schtroumpf farceur dont il n’apprécie que moyennement les fameux cadeaux-piégés.

La résistance s’organise pour libérer ce dernier et lutter contre les dérives totalitaires de celui qui se fait désormais appeler le Schtroumpfissime. Et c’est la guerre qui mène à la destruction totale du village et de ses jolies maisons en forme de champignon.

Deux leçons sont à retenir de ce récit :

Premièrement : il faut se méfier des beaux discours politiques prononcés à voix forte et qui n’ont d’autres but que de servir à des fins personnelles.

Deuxièmement : les humoristes sont toujours parmi les toutes premières victimes du totalitarisme. Voyez les caricaturistes de Charlie Hebdo et les caricaturistes arabes qui les ont précédés ou suivis dans la mort, c’est encore arrivé récemment en Syrie.

Je pars du principe que vous devriez tous ici être en mesure de désormais lire autre chose que les Schtroumpfs…

Je vous recommande donc la lecture de La plaisanterie, de Milan Kundera, qui raconte comment un simple trait d’humour sur une carte postale pouvait mener son jeune auteur en camp de redressement dans la Tchécoslovaquie des années 60.

La fiction nous permet finalement de mieux comprendre que nos libertés sont fragiles, y compris sous nos latitudes. Et que certains sont tentés de détourner les institutions démocratiques pour les confisquer.

Cela, ne l’oubliez jamais.

Permettez-moi de vous laisser sur une dernière réflexion du Grand Schtroumpf.

Voici ce qu’il dit à la toute fin du Schtroumpfissime, lorsqu’il contemple les dégâts causés par les siens au village: « Vous n’êtes pas honteux ? Vous vous êtes comportés comme des humains ! ».

L’on retiendra avec lui qu’il est sage de parfois se poser en citoyen plutôt qu’en humain, et c’est précisément ce à quoi des manifestations comme Cinécivic nous font réfléchir.

Merci de votre attention.

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