Vevey

Manuscrit, non publié à l’époque. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.

Mesdames les conseillères d’Etat,
Madame la syndique,
Mesdames et Messieurs les élus fédéraux, cantonaux et communaux,
Monsieur l’Abbé-Président,
Amis des traditions et des saisons,

Il est troublant de constater que l’entrée de la Fête des vignerons au patrimoine culturel immatériel de l’humanité provoque comme un début de sensation qui pourrait s’apparenter à de l’ivresse.

Une ivresse légère et joyeuse, qui s’accorde à l’esprit de la manifestation, censé désormais s’étendre bien au-delà du cercle des associations viticoles locales.

Avec l’inscription du jour, la réputation de la Fête des Vignerons est en effet susceptible de grandir dans les mêmes proportions qu’un grain de raisin qui prendrait soudainement taille de la Terre.

Tout cela, donc, grâce au travail de recensement onusien qui fait rimer préservation et panthéon.

La liste des pratiques et expressions culturelles officiellement dénombrées par l’UNESCO est un inventaire à la Prévert, au sein duquel le souffle et le lyrisme de la Fête des Vignerons ne dépareille pas.

Je ne résiste pas au plaisir d’en citer quelques-unes :

La danse du ciseau au Pérou.

La tradition du sauna à fumée en Estonie.

La pêche aux crevettes à cheval sur les plages de la Mer du Nord, en Belgique.

Le repas gastronomique des Français, dont on peut supposer que la fête d’inscription fût longue et belle.

La culture de la cornemuse en Slovaquie, dont on peut supposer que la fête d’inscription fût moyennement appréciée par le voisinage.

Les pratiques et expressions de la parenté à plaisanterie au Niger, outil de réconciliation social incitant ses usagers à pratiquer l’humour plutôt que la guerre, et dont on peut regretter qu’il ne soit pas universel.

Les ostentions septennales limousines en France, dont on meurt d’envie de percer les mystères.

Ou, encore, le rituel pour amadouer les chamelles en Mongolie.

Je veux ici vous dire quelques mots sur cette dernière pratique car, pour bien comprendre le sens de la démarche de l’UNESCO, rien ne vaut une illustration par l’exemple. Ou l’on s’aperçoit aussi que, partant des hommes et de leur culture, l’on aboutit à un univers de poésie.

Après avoir mis bas, les chamelles du désert de Gobi ont souvent une réaction de rejet vis-à-vis de leurs petits, ce qui les empêche de téter. Dès lors, le lait se tarit et cela cause une perte de revenu pour les bergers.

Pour y remédier, il faut faire accepter les petits. Les bergers de Mongolie ont donc inventé voici des siècles une méthode pour adoucir les chamelles. Elle consiste à leur jouer de la musique à la tombée du jour, ou à leur susurrer des mélopées à l’oreille. Ces mélodies sont si belles qu’elles font pleurer les chamelles, provoquant en elles un attendrissement propre à recréer le lien avec le chamélon qui se remet joyeusement à téter.

Mesdames, Messieurs,

Voilà de quoi les Hommes et les Femmes sont capables lorsqu’ils se mettent au diapason de la nature.

Il est indispensable de le faire savoir en sauvegardant tout un pan de ce patrimoine culturel menacé de disparition, dont l’unique tare est de ne pas avoir été conçu dans la pierre.

La Fête des Vignerons célèbre également notre rapport à la nature en recréant pour sa part, par une célébration enjouée des saisons, le lien entre les artisans viticoles – ces vignerons-tâcherons que l’on y honore – et la terre qui les fait vivre.

Elle rythme ainsi la vie des hommes, en fédérant au passage les générations : dans toute la région, la fierté d’avoir pris part aux éditions passées se transmet en effet comme un héritage que personne ne songerait un instant à répudier.

Pour toutes ces raisons, la Fête des Vignerons méritait largement d’être cataloguée, et l’on peut presque se prendre à rêver de l’inscription tôt ou tard sur cette même liste d’une autre institution culturelle vaudoise incontournable: l’apéro.

Plus sérieusement, c’est ici le lieu de préciser que la Confédération soutient la demande d’inscription d’un certain nombre d’autres pratiques culturelles régionales, comme le Carnaval de Bâle, le Yodel, ou le savoir-faire mécanique en matière horlogère.

Le Carnaval de Bâle est le 2ème sur la liste soumise à l’UNESCO, et nous espérons vivement sa prochaine inscription.

Il est réellement réjouissant de voir internationalement reconnues certaines des pratiques culturelles qui fondent non seulement l’identité des régions suisses mais également, par le jeu du fédéralisme, notre identité nationale.

Abordons ainsi le dossier de la Fête des Vignerons sous l’angle de son rapport à l’Histoire.

La première édition a eu lieu en 1797, alors que le canton de Vaud était sous domination bernoise et cherchait à s’émanciper.

Dans ce contexte tout particulier, la promotion du régionalisme et la célébration de la culture du raisin pouvait aussi se lire comme le désaveu d’un occupant bien plus concerné par la culture du houblon.

Un an plus tard, en 1798, ce fut l’invasion française qui mena à l’indépendance du pays de Vaud et entraîna la fin de l’ancien régime et la modernisation de nos institutions politiques.

Il n’est ainsi pas interdit de penser que la Fête des Vignerons possédait en elle, dès le départ, les gênes tout à la fois de la tradition et d’une certaine modernité, les deux n’étant au fond pas moins incompatibles que le blanc et le rouge.

En grandissant, elle a par la suite intégré à son programme des références culturelles helvétiques, à mesure que la Suisse se fédéralisait, gagnant à sa cause un public plus large encore.

A côté de cela, la Fête des Vignerons a accompagné tous les mouvements artistiques et la consultation de ses archives est une bonne introduction à l’histoire de l’art en Suisse à partir du XIXe Siècle, ainsi qu’à l’étude des styles alors en vogue dans notre pays.

On retiendra notamment la participation du grand peintre vaudois Ernest Biéler, dont le génie a été mis à contribution lors des éditions 1905 et 1927 pour la réalisation des affiches, des décors et des costumes. Le portfolio des 16 chromo-typographies qu’il a conçu comme album souvenir de l’édition 1905 est un authentique chef-d’œuvre qui a probablement créé la ligne esthétique de la manifestation.

L’édition de 1905 est particulièrement importante puisque la rédaction du livret fut confiée cette année-là à l’écrivain et poète René Morax, qui posa pour sa part les codes d’une écriture globale, faisant de la Fête des Vignerons le grand spectacle conceptuel moderne que l’on connaît encore aujourd’hui.

Un spectacle au sein duquel la musique et les danses occupent bien sûr la place centrale, symbolisant l’avancement, au cours des saisons, des travaux de la vigne.

Certains airs sont devenus des must, comme le fameux « Ranz des vaches », chanté à Vevey par les Armaillis depuis l’édition de 1819, pour exprimer un attachement à des valeurs non plus uniquement locales, mais désormais aussi nationales.

Les moins jeunes se souviennent certainement de l’interprétation chargée d’émotion de Bernard Romanens lors de l’édition de 1977. Cette année-là, il avait même réussi à faire pleurer le ciel, des trombes d’eau s’étant abattues à plusieurs reprises sur la manifestation.

La version 1999 du « Ranz des vaches » n’était pas moins grandiose : elle a même provoqué une éclipse du soleil.

Ces phénomènes météorologiques n’ont toutefois surpris personne puisqu’ils avaient été annoncés par un des membres de l’équipe, le Messager Boiteux.

Ce sera difficile de faire mieux qu’une éclipse de soleil, mais la confrérie a mis toutes les chances de son côté : elle a eu l’excellente idée de confier la conception de la prochaine Fête, en 2019, au metteur en scène et chorégraphe de grand talent Daniele Finzi-Pasca.

Mesdames, Messieurs,

L’on s’aperçoit que la Fête des Vignerons est un vrai rendez-vous des traditions et des arts qui justifie pleinement qu’on le considère comme faisant partie d’un patrimoine universel.

L’inscription du jour fait du reste écho à celle de Lavaux au patrimoine mondial de l’UNESCO, ce qui nous autorise à solennellement décréter ici que le « Ranz des vaches » s’est hissé au rang de Lavaux.

Je vous remercie.

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