Genève

Manuscrit, non publié à l’époque. Texte établi d’après l’exemplaire de lecture. Seul le prononcé fait foi. Les notes de travail ont été retirées.

Discours prononcé en français et en allemand. Texte original, non traduit.

Madame la Conseillère d’Etat,

Madame la Syndique de la Ville de Zürich,

Monsieur le Conseiller administratif de la Ville de Genève,

Mesdames, Messieurs,

Chers amis du cinéma,

Chers amis des images et des légendes,

Une image. Celle d’un homme fatigué, vêtu d’un manteau aussi usé que lui. Il est sur un quai de bord de mer et promène son chien comme on promène sa solitude. La scène est assez brève mais inaugure un film programmé pour durer une Eternité…et un jour.

L’éternité, elle est à la mesure du vertige qui nous saisit lorsque l’on se penche sur la carrière de l’homme au chien, Bruno Ganz.

Et ce jour excédentaire, c’est peut-être aujourd’hui même, où il est honoré par le cinéma de son pays.

La filmographie de l’acteur est à l’exact rebours de la discrétion de l’homme.

Bruno Ganz a porté les mots d’Eric Rohmer et de Peter Handke. Il a donné chair aux pensées intimes de Wim Wenders. Il a fait preuve d’une sensibilité tout européenne dans les productions américaines de Franklin J. Schaffner ou de Ridley Scott. Il a prêté son humanité à l’ange Damiel comme au démon Hitler. Ou encore au juif Arthur Bloch, rôle pour lequel il vient de recevoir ce soir le prix du meilleur acteur. Bruno Ganz a été une ombre poétique dans les villes blanches. Il a séduit les femmes oubliées sur les aires d’autoroutes. Il a aimé partout : à Lisbonne, Berlin et Athènes. Il a vécu en Islande et à Payerne. Il a été le plus cruel des mafieux serbes de Norvège. Et le plus gâteau des grands-papas de Suisse, qui faisait découvrir les joies de l’avion à Vitus et celles de la luge à Heidi. Il a été professeur, gouverneur et Antoine de Saint-Exupéry. Et il a eu la douleur de voir sa jeune épouse mordue par un vampire (douleur intolérable quand on sait que cette dernière avait les traits d’Isabelle Adjani).

Cette formidable diversité des rôles nous amène à constater, et cela va dans le sens de notre culture du plurilinguisme, que Bruno « Ganz » est un acteur « total ».

Mesdames et messieurs
Cher Bruno Ganz

En dépit de cette évidence qui nous rend fiers, la remise d’un prix d’honneur à Bruno Ganz pose tout de même deux problèmes.

Premier problème : peut-on décorer un acteur pour l’ensemble de « son œuvre », comme on le ferait pour un auteur ou un réalisateur ? Les puristes diront : c’est une hérésie, autant remettre le prix de la musique à un piano.

Et pourtant, si l’on se penche plus en détail sur sa filmographie, il apparaît que Bruno Ganz est l’incarnation du philosophe en marche.

De fait, Bruno Ganz est l’un des acteurs qui a le plus marché dans l’histoire du 7e art :

Il a marché vers la mort, souvent. Vers l’amour, plus souvent encore. Mais, tout le temps, à travers la vie. Il s’est baladé en plaine, en montagne, beaucoup dans les villes. Perdu dans ses pensées, il a bravé le soleil et affronté le brouillard sans se décourager. Il ne s’arrête jamais, à tout le moins pas tant que ne cesse la musique d’Eleni Karaindrou, de Jürgen Knieper ou de Jean-Luc Barbier, qui semble le pousser toujours plus loin.

Meine Damen und Herren

Max Frisch hat der Schweizer Literatur einen «Homo faber» gegeben. Mit Bruno Ganz hat der Schweizer Film seinen «Homo ambulator».

Als Wanderer durch die Welten dieser Welt hat er ein grosses Werk geschaffen. Und dafür ehren wir Bruno Ganz heute.

Womit wir bei der zweiten Frage angelangt sind: Kann man – ohne einen diplomatischen Eklat zu provozieren – einem Zürcher in Genf einen Preis verleihen?

Ja, man kann. Und man braucht dazu nicht auf die Reformation hinzuweisen, die die beiden Städte seit fast 500 Jahren verbindet.

Denn Bruno Ganz hätte die Ehrenbürgerschaft der République de Genève verdient. Und zwar alleine für diesen Satz: «Wenn man alle Uhren rückwärts laufen liesse, ginge die Welt vorwärts».

Ja, Poesie ist das wahre Mass der Zeit.

Dieser Satz stammt übrigens aus dem Film Dans la ville blanche von Alain Tanner – einem Genfer.

Ja, meine Damen und Herren

Ich hatte vor einiger Zeit das Vergnügen, mit Bruno Ganz ein längeres Gespräch zu führen. Über seine Rollen als Alpöhi, Hitler und Bundesrat. Über die Schweiz und was sie zusammenhält.

Ces considérations sur le temps qui passe nous renvoient tout naturellement à Peter Handke.

Et à la ritournelle des Ailes du désir : « Als das Kind Kind war », point de départ d’un questionnement de notre rapport à l’enfance.

Bruno Ganz a souvent évoqué son enfance lorsque, prisonnier des salles de classes, il laissait déjà ses pensées vagabonder dans le ciel de la cour de l’école, de l’autre côté de la fenêtre. Des moments intimes qu’il me plaît d’imaginer fondateurs, au cours desquels il aurait peut-être pour la première fois perçu, comme un rêve, l’appel du jeu et de la comédie, et le sens à donner à son œuvre.

Le temps a passé.

Lorsque Bruno Ganz regarde par la fenêtre, ce n’est aujourd’hui plus un rêve qu’il contemple, mais son propre reflet, celui du cinéma suisse.

Cher Bruno Ganz, je vous adresse toutes mes félicitations pour le Prix d’honneur du Cinéma suisse.

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